Ce fossile de 150 ans cachait un secret majeur sur l’évolution d’un poisson légendaire
Auteur: Mathieu Gagnon
Le trésor oublié du Muséum d’histoire naturelle

Dans les réserves du Muséum d’histoire naturelle de Londres, un fossile collecté il y a 150 ans vient de livrer un secret extraordinaire. Il s’agit d’une nouvelle espèce de cœlacanthe, ce poisson si particulier que l’on surnomme souvent « fossile vivant ». Cette identification n’est pas anodine : elle représente une pièce manquante cruciale dans la grande histoire de l’évolution de l’une des lignées de poissons les plus emblématiques au monde.
La découverte a été réalisée par Jack L. Norton, un ancien étudiant en paléontologie de l’Université de Portsmouth. C’est en réexaminant ce spécimen que le chercheur a compris qu’il tenait entre ses mains un chapitre inconnu de l’histoire de ces animaux, qui ont survécu à l’extinction massive qui a emporté les dinosaures et qui peuplent encore aujourd’hui les profondeurs des océans.
Une lacune de 50 millions d’années enfin comblée
Ce fossile provient de la formation géologique du Gault, datant du Crétacé inférieur et située dans le sud de l’Angleterre. Son importance est capitale, car il comble un vide de 50 millions d’années dans les archives fossiles de la famille des Latimeriidae, celle à laquelle appartient le cœlacanthe moderne. Jusqu’à présent, cette période de leur évolution restait un mystère pour les scientifiques.
Jack L. Norton, qui poursuit aujourd’hui ses études avec un doctorat à Zurich, ne cache pas son enthousiasme. Il a confié : « C’est incroyablement excitant qu’un spécimen aussi important se soit caché à la vue de tous pendant plus d’un siècle. Ce n’est que maintenant que nous disposons de la technologie pour examiner ces fossiles dans les moindres détails au Muséum d’histoire naturelle que nous comprenons son importance. »
Quand la technologie révèle les secrets du passé

Conservé au Muséum d’histoire naturelle de Londres depuis le XIXe siècle, le fossile a attendu patiemment son heure. Sa véritable nature a été révélée lorsque Jack L. Norton, alors étudiant en master, et son ancien superviseur, le Dr Samuel Cooper, ont pu l’étudier à l’aide des techniques les plus récentes. Parmi elles, la tomographie par rayons X (XCT) a joué un rôle déterminant.
Cette méthode d’imagerie a permis aux chercheurs d’explorer la structure interne du fossile avec un niveau de détail sans précédent, sans avoir à l’endommager. Une véritable prouesse qui a transformé la perception de ce simple caillou. « Manipuler en 3D un spécimen d’une telle importance et d’une telle ancienneté était vraiment fantastique », a déclaré Jack L. Norton. Leur étude complète a été publiée dans la revue scientifique Papers in Palaeontology.
L’œil neuf, moteur de la science
Le professeur David Martill, de l’École de l’environnement et des sciences de la vie de l’Université de Portsmouth, souligne l’importance de cette avancée. « Les cœlacanthes sont célèbres pour être des ‘fossiles vivants’, ayant relativement peu changé au cours de centaines de millions d’années. Cependant, des étapes clés de leur histoire évolutive sont restées insaisissables — jusqu’à présent », explique-t-il.
Il insiste sur le rôle humain derrière cette percée. « Ce qui est si merveilleux dans cette découverte, c’est qu’un étudiant curieux en a reconnu l’importance, ce qui montre la valeur de la prochaine génération de scientifiques, et le vaste potentiel scientifique des collections de musées du monde entier. » Pour lui, cette histoire est la preuve que les objets du passé ont encore beaucoup à nous apprendre.
Le professeur Martill conclut : « Des spécimens collectés il y a des générations peuvent encore transformer notre compréhension de l’évolution lorsqu’ils sont étudiés à l’aide de techniques modernes. »
Un nom chargé d’histoire pour une découverte majeure

La nouvelle espèce a été officiellement baptisée Macropoma gombessae. Ce nom est un hommage à « Gombessa », un terme traditionnel utilisé par les communautés malgaches et les pêcheurs des Comores pour désigner le cœlacanthe vivant. Sa traduction est assez parlante : « poisson non comestible » ou « poisson sans valeur ». Ce surnom reflète la manière dont l’animal était perçu avant que son immense importance scientifique ne soit reconnue.
Emma Bernard, conservatrice des poissons fossiles au Muséum d’histoire naturelle de Londres, partage cet enthousiasme. « C’est vraiment excitant que Jack et Sam — qui sont tous deux en début de carrière — aient identifié ce spécimen comme une nouvelle espèce. Cela montre la valeur scientifique des collections de musées, et pourquoi il est important de continuer à conserver des spécimens en fiducie pour la société tout en continuant à les rechercher. »
Elle ouvre également une porte sur le futur : « Qui sait ce que la technologie révélera d’autre sur ces spécimens dans les années à venir. Notre prochaine exposition ‘Océans Jurassiques : Monstres des Profondeurs’ utilise notre collection de renommée mondiale pour emmener les visiteurs dans une plongée en profondeur à la rencontre de certaines des créatures les plus fascinantes ayant jamais nagé sous les vagues. »
Publication de référence :
Jack L. Norton et al, Oldest Cretaceous latimeriid elucidates cranial evolution in derived and extant coelacanths (Actinistia, Latimeriidae), _Papers in Palaeontology_ (2026). DOI: 10.1002/spp2.70076
Selon la source : phys.org