Dans une grotte reculée en montagne, des humains préhistoriques extrayaient un mystérieux minerai vert
Auteur: Mathieu Gagnon
Cova 338 : un chantier préhistorique perché dans les sommets

Haut dans les montagnes des Pyrénées catalanes, en Espagne, un mystère vieux de 7 000 ans remonte aujourd’hui à la surface. Au cœur de la Cova 338, une caverne vertigineuse située à environ 2 235 mètres (7 332 pieds) d’altitude dans la vallée de Núria, les chercheurs ont mis au jour les plus anciennes preuves d’une occupation humaine intense dans la région. Loin de s’y réfugier de manière éphémère, ces populations anciennes y menaient un véritable travail de fond.
Selon les archéologues de l’Université autonome de Barcelone (UAB) et de l’IPHES-CERCA, ce site isolé a fonctionné comme une fourmilière humaine ininterrompue pendant une période impressionnante de 4 000 ans. Cette activité complexe s’étend du 5e millénaire avant notre ère jusqu’à la fin du 1er millénaire avant notre ère, prouvant une exploitation continue de ce lieu reculé.
Repenser la survie à plus de 2000 mètres d’altitude

Jusqu’à récemment, le consensus scientifique brossait un tableau bien différent de la vie à des élévations aussi extrêmes. Il était couramment admis que les environnements de haute altitude situés au-delà de 2 000 mètres (6 561 pieds) n’étaient habités qu’occasionnellement. L’air y est particulièrement rare, les conditions météorologiques peuvent se révéler brutales, laissant supposer que ces sommets n’étaient fréquentés que dans des circonstances désespérées.
Les révélations issues de la Cova 338 bouleversent totalement cette grille de lecture. Carlos Tornero, professeur au département de préhistoire de l’UAB et chercheur à l’IPHES-CERCA, a détaillé ce changement de paradigme dans une déclaration officielle. Il explique : « Cova 338 nous force à repenser le rôle des environnements de haute montagne dans les sociétés préhistoriques pyrénéennes ».
Le scientifique insiste sur la nécessité de revoir notre compréhension de ces territoires anciens. Il ajoute avec précision : « Pendant longtemps, ces espaces étaient supposés être marginaux. Ce que nous documentons ici est une occupation récurrente, avec des activités complexes et une exploitation claire des ressources minérales. »
Des parures en coquillage à la découverte de la roche verte

En explorant minutieusement le sol de la caverne, l’équipe archéologique a exhumé des restes végétaux, des fragments de céramique et d’importantes quantités de charbon de bois. Ces éléments fossilisés prouvent sans aucune ambiguïté que les humains allumaient régulièrement des feux à cet endroit précis, il y a de cela plusieurs millénaires.
Ces travailleurs préhistoriques accordaient une attention particulière à leur parure personnelle, comme en témoignent deux magnifiques pendentifs récupérés lors des fouilles. Le premier a été méticuleusement façonné à partir d’un coquillage marin appartenant au genre Glycymeris, tandis que le second a été taillé directement dans la dent d’un ours brun.
Aussi frappants que soient ces objets décoratifs, l’attention s’est rapidement focalisée sur une découverte géologique intrigante. Le professeur Tornero a décrit la trouvaille comme un « assemblage remarquable de minéraux verts, probablement de la malachite, un minéral riche en cuivre ». Près de 200 fragments rocheux contenant des taches de ce minéral vert ont été documentés sur le sol de la grotte. Fait troublant, ils étaient dispersés à côté de près de 23 foyers distincts, nombre desquels contenaient encore des mouchetures brûlées de la mystérieuse substance.
La maîtrise du feu et l’aube de l’Âge du Cuivre

Cet agencement précis de pierres et de cendres n’est pas une simple coïncidence géologique. La malachite est aujourd’hui universellement reconnue comme le minerai qui a lancé l’Âge du Cuivre. En chauffant cette roche spécifique avec des flammes vives, les anciens métallurgistes parvenaient à extraire le métal précieux de la pierre. Ces populations ne se contentaient pas de chercher un abri, elles extrayaient et fondaient activement du cuivre au cœur de la montagne.
Le Dr Julia Montes-Landa, co-auteure de l’étude à l’Université de Grenade, a clarifié la mécanique intentionnelle de cette opération dans une autre déclaration. Elle précise : « Beaucoup de ces fragments sont thermiquement altérés, alors que d’autres matériaux dans la grotte ne le sont pas, ce qui suggère clairement que le feu a joué un rôle important dans leur traitement et qu’il y avait une intention délibérée derrière cela. En d’autres termes, ils n’ont pas été brûlés par accident ».
Si cette interprétation se confirme définitivement, la Cova 338 se hisserait immédiatement parmi les tout premiers sites connus d’extraction et de traitement du cuivre en Europe occidentale. Un tel niveau d’industrie sophistiquée, maintenu à une hauteur aussi vertigineuse, oblige à reconsidérer les véritables capacités technologiques des sociétés anciennes.
Une expédition archéologique aux conditions extrêmes

Atteindre cet emplacement précis demeure un défi physique majeur, même avec les avantages logistiques du 21e siècle. L’accès s’effectue exclusivement à pied depuis la vallée de Núria, sans l’aide du moindre véhicule motorisé. Les chercheurs modernes ont dû redescendre manuellement chaque artefact collecté sur le dos, un effort logistique qui rend l’ampleur de l’activité antique documentée ici encore plus saisissante.
L’intensité de ce travail met en lumière l’incroyable détermination de nos ancêtres face à un environnement hostile. Carlos Tornero a souligné cet aspect : « Pour la première fois dans les Pyrénées, des occupations préhistoriques de haute montagne d’une intensité significative ont été documentées, caractérisées par des activités répétées et l’exploitation directe de ressources minérales à l’intérieur de la grotte ». Il conclut fermement : « Ce site démontre que les Pyrénées n’étaient pas un territoire marginal pour les communautés préhistoriques, mais un espace pleinement intégré dans leurs stratégies de mobilité et d’exploitation territoriale. »
Faisant écho à cette analyse frappante, le co-auteur Eudald Carbonell a ajouté : « La montagne n’était pas une barrière, mais un lieu actif au sein de l’organisation économique et territoriale des communautés préhistoriques ». Les résultats complets de cette fouille fondatrice ont été officiellement publiés dans la prestigieuse revue scientifique Frontiers in Environmental Archaeology.
Selon la source : iflscience.com