Une momie de 1 600 ans découverte avec l’Iliade d’Homère cachée en son intérieur
Auteur: Simon Kabbaj
Une découverte qui déroute les archéologues
Imaginez un instant. Niché contre l’abdomen d’une momie vieille de 1 600 ans, un fragment de l’un des poèmes les plus célèbres de l’humanité attendait dans l’obscurité. Au début, les archéologues qui l’ont découvert ne savaient pas ce qu’ils avaient sous les yeux. Ce n’était pas la première fois qu’ils ouvraient des momies sur ce site égyptien. Ils y avaient déjà trouvé des textes rituels, des formules magiques, des rouleaux de papyrus scellés. Le contenu était toujours religieux, toujours attendu. Mais cette fois, quelque chose était différent.
Le site est l’ancienne cité d’Oxyrhynque, aujourd’hui la ville moderne d’Al Bahnasa, à environ 200 kilomètres au sud du Caire. C’est un lieu que les archéologues explorent depuis plus d’un siècle, et qui ne cesse de livrer des surprises. Pourtant, ce qu’une équipe hispano-égyptienne a exhumé fin 2025 est sans réel précédent dans l’histoire de l’archéologie. À l’intérieur d’une momie de l’époque romaine, ils ont mis au jour une feuille de papyrus portant un passage de l’Iliade d’Homère, l’une des œuvres les plus anciennes et les plus durables de toute la littérature humaine.
Personne n’avait jamais rien trouvé de tel auparavant. Et personne ne sait vraiment comment l’interpréter.
Oxyrhynque, la cité qui a réécrit notre lecture du monde antique

Crédit photo : Université de Barcelone
Pour saisir l’importance de cette trouvaille, il faut comprendre son lieu d’origine. La nécropole d’Al Bahnasa, identifiée comme l’ancienne Oxyrhynque, fut l’une des cités les plus importantes de l’Égypte gréco-romaine. Située à environ 190 kilomètres au sud du Caire, près du bras du Nil appelé Bahr Yussef, la région jouissait de conditions exceptionnelles. La pluie y était rare, les crues du Nil ne l’atteignaient jamais. Ce climat a permis de préserver des matières organiques, y compris le papyrus, pendant des millénaires.
C’est ici qu’ont été découverts les célèbres Papyrus d’Oxyrhynque par deux archéologues britanniques, Bernard Grenfell et Arthur Hunt, entre 1896 et 1907. Dans l’ancienne décharge de la ville, ils ont exhumé des dizaines de milliers de documents couvrant une période de près de mille ans. Cette collection, aujourd’hui conservée à l’Université d’Oxford, compte plus de 500 000 fragments de textes littéraires et administratifs datant du IIIe siècle avant notre ère au VIIe siècle de notre ère. On y trouve des fragments de pièces de Sophocle, des évangiles chrétiens primitifs, des lettres personnelles, des reçus d’impôts et, déjà à l’époque, d’autres passages d’Homère.
Environ 70 % de tous les papyrus littéraires de l’Égypte ancienne découverts à ce jour proviennent d’Oxyrhynque. Mais tous ces documents provenaient de décharges ou de salles de stockage. Ce que l’équipe de l’Institut d’études du Proche-Orient ancien (IPOA) de l’Université de Barcelone a trouvé, elle, vient d’un endroit où aucun texte littéraire n’avait jamais été mis au jour : l’intérieur même d’une momie.
Au cœur de la Tombe 65 : le récit d’une trouvaille unique

C’est la Mission Archéologique d’Oxyrhynque, dirigée par Maite Mascort et Esther Pons de l’IPOA, qui a identifié le précieux papyrus. Lors de la campagne menée entre novembre et décembre 2025, l’équipe de Núria Castellano a découvert dans la Tombe 65 du Secteur 22 une momie de l’époque romaine présentant un élément inhabituel : un papyrus placé sur son abdomen, dans le cadre du rituel d’embaumement.
Après examen, le texte s’est révélé être un fragment de l’Iliade d’Homère, le récit épique du siège de Troie. Le passage provient du Livre II du poème, une section connue sous le nom de « Catalogue des Vaisseaux ». Dans ce chapitre, Homère dresse la liste détaillée de la coalition des navires grecs venus combattre Troie après que Hélène, reine de Sparte et fille de Zeus, y fut emmenée par Pâris, fils du roi de Troie. C’est l’une des parties les plus reconnaissables de toute l’épopée.
Les chercheurs ont confirmé que la momie était celle d’un homme adulte, bien que l’enquête soit toujours en cours. On sait peu de choses sur son identité. Le texte lui-même a été retrouvé en mauvais état et a été étudié avec soin en laboratoire à l’aide de techniques non invasives. L’équipe n’a pas encore eu l’occasion d’utiliser des méthodes de pointe comme les rayons X, qui pourraient permettre une meilleure lecture. Pour l’instant, ils ont fait tout ce qui était possible sans risquer de détruire le papyrus. La découverte reste exceptionnelle : c’est la première fois dans l’histoire de l’archéologie qu’un texte littéraire grec est trouvé délibérément intégré au processus de momification.
Les autres secrets du complexe funéraire

La momie à l’Iliade n’était pas la seule découverte remarquable de ces fouilles. Les archéologues ont mis au jour un complexe funéraire composé de trois chambres en calcaire. À l’intérieur se trouvaient d’autres momies de l’époque romaine et des sarcophages en bois décorés, beaucoup étant en mauvais état à cause de pillages passés.
L’équipe hispano-égyptienne a également trouvé plusieurs momies dont les bandelettes étaient ornées de motifs géométriques. Un détail a particulièrement retenu leur attention : trois d’entre elles avaient une langue en or placée dans la bouche, et une quatrième une langue en cuivre. Cette pratique n’est pas inconnue. L’amulette en forme de langue en or était placée lors d’un rituel funéraire spécial pour garantir que le défunt puisse parler dans l’au-delà, notamment devant le tribunal d’Osiris, le dieu du monde souterrain. Cette coutume est liée aux traditions décrites dans le Livre des Morts, un recueil égyptien de sorts et de textes funéraires destinés à protéger et aider le défunt.
Les chambres abritaient aussi les restes incinérés d’adultes et d’un nourrisson, ainsi que des restes d’animaux, notamment des chats, enveloppés dans du tissu. L’équipe a également découvert une collection de petites statues en terre cuite et en bronze, représentant le dieu Harpocrate et une figure de Cupidon. Si leur identité reste un mystère, la présence d’or et la qualité de la momification, un processus complexe de 70 jours réservé à l’élite, indiquent qu’il s’agissait de familles aisées.
Pourquoi Homère dans une tombe égyptienne ?
C’est ici que l’histoire devient véritablement énigmatique. Trouver un texte d’Homère à Oxyrhynque n’est pas surprenant en soi. La papyrologue Leah Mascia, impliquée dans la mission, explique que la découverte d’une copie de l’Iliade dans une ville comme Oxyrhynque n’a rien d’inhabituel. « À l’époque gréco-romaine, des textes comme l’Iliade circulaient dans toute l’Égypte ; ils étaient utilisés dans les milieux éducatifs, et même des particuliers en possédaient des copies », précise-t-elle. L’Iliade et l’Odyssée étaient les premiers ouvrages littéraires enseignés à tous les élèves. Lorsque l’Égypte est passée sous la domination d’Alexandre le Grand en 332 avant notre ère, le grec est devenu la langue de l’administration, et sa culture s’est répandue avec elle.
Ce qui est totalement inédit, c’est l’utilisation d’un passage d’Homère dans le cadre du rituel d’embaumement. Auparavant, la mission archéologique avait déjà trouvé des papyrus en grec dans des positions similaires, mais leur contenu était toujours magique ou rituel, visant à protéger le défunt. Une hypothèse est que ce type de papyrus servait de signature à l’embaumeur. Une autre théorie, avancée par la Biblical Archaeology Review, lie les thèmes du poème à l’enterrement lui-même. L’Iliade traite de la mortalité, de la gloire et de la mémoire. Sa présence pourrait symboliser l’espoir que la mémoire du défunt soit perpétuée par les vivants.
Ignasi-Xavier Adiego, professeur à l’Université de Barcelone et chercheur principal sur le papyrus, reste prudent. Il reconnaît que ce n’est pas la première fois que son équipe trouve des papyrus grecs intégrés à la momification, mais que jusqu’à présent, leur contenu était principalement magique. « L’idée qu’un papyrus contenant un texte littéraire ait pu remplir cette même fonction est beaucoup plus étrange », a-t-il déclaré dans un communiqué. Peut-être que pour une famille qui aimait Homère, ou pour un embaumeur lettré, les mots du poète avaient tout autant de pouvoir que n’importe quelle formule magique.
Un héritage qui n’a pas fini de parler
Cette campagne s’inscrit dans un projet de longue haleine. La Mission Archéologique d’Oxyrhynque de l’Université de Barcelone a été lancée en 1992 par le professeur Josep Padró. C’est l’une des missions archéologiques espagnoles les plus anciennes et les plus constantes en Égypte. La dernière campagne, menée de novembre 2025 à février 2026, s’est achevée sur des découvertes d’une importance historique et archéologique exceptionnelles.
Et le travail est loin d’être terminé. La codirectrice Maite Mascort a indiqué que de nombreux autres papyrus du site sont encore en cours de restauration. L’équipe n’exclut pas que d’autres textes littéraires puissent apparaître. Le fragment de l’Iliade n’est peut-être pas unique en son genre ; il est simplement le premier à avoir survécu assez longtemps pour être identifié.
Cette découverte nous rappelle que le monde antique était bien plus complexe et lettré que nous ne l’imaginons souvent. La frontière entre le sacré et le littéraire n’était pas toujours si nette. Pour au moins une personne, il y a 1 600 ans, un poème qui a façonné toute une civilisation a pu sembler être le compagnon de voyage idéal pour l’éternité. Les archéologues espèrent que de nouvelles analyses révéleront si cet homme aimait vraiment Homère, ou si les embaumeurs avaient une tout autre idée en tête.
Créé par des humains, assisté par IA.