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Des archéologues dévoilent les secrets d’une île artificielle préhistorique
Crédit: University of Southampton

Une vaste plateforme de bois dissimulée sous un îlot de pierre

credit : lanature.ca (image IA)

Sous la surface d’un plan d’eau écossais, une structure complexe vieille de plusieurs millénaires vient de livrer une partie de ses secrets. Des archéologues de l’Université de Southampton, en collaboration avec l’Université de Reading, ont mené des fouilles approfondies sur un site fascinant situé dans le Loch Bhorgastail, sur l’île de Lewis. Ce qui semble n’être aujourd’hui qu’une simple île construite en pierre cache en réalité une vaste plateforme en bois soigneusement aménagée.

Pour documenter cet ouvrage immergé, les chercheurs ont fait appel à une technique spécifique appelée stéréophotogrammétrie. Cette méthode d’imagerie avancée leur a permis d’enregistrer l’île artificielle dans sa totalité, en capturant les éléments situés au-dessus et en dessous de la ligne de flottaison comme une seule structure continue. Cette approche novatrice a offert une perspective globale qu’aucun relevé terrestre ou sous-marin classique n’aurait pu fournir isolément.

Les travaux sur le terrain ont mis au jour une architecture superposant différentes couches de bois et de broussailles, le tout placé sous le revêtement en pierre visible de l’île. Autour de cet édifice, submergées dans les eaux environnantes, des centaines de pièces de poterie datant du Néolithique ont été soigneusement répertoriées par les équipes de fouille, témoignant d’une activité humaine vieille de plus de 5 000 ans.

La redéfinition chronologique des crannogs écossais

credit : lanature.ca (image IA)

Ces îles artificielles, caractéristiques des paysages écossais, portent un nom précis. Le docteur Stephanie Blankshein, archéologue à l’Université de Southampton, précise le contexte de ces formations : « Les crannogs sont de petites îles artificielles qui ont généralement des milliers d’années. Il en existe des centaines dans les lochs d’Écosse et beaucoup restent inexplorés ou non découverts. »

La chronologie de ces constructions a longtemps fait l’objet d’un consensus scientifique qui se voit aujourd’hui bouleversé par les découvertes du Loch Bhorgastail. L’étude approfondie des fondations permet de reculer considérablement la date de leur apparition initiale dans la région.

La chercheuse détaille cette évolution des connaissances : « Alors que l’on a longtemps pensé que les crannogs avaient été construits, utilisés et réutilisés, principalement entre l’âge du fer et la période post-médiévale, nous savons maintenant que certains ont été construits pour la première fois beaucoup plus tôt, au cours du Néolithique, entre 3800 et 3300 avant Jésus-Christ. »

Une histoire stratifiée antérieure à Stonehenge

credit : lanature.ca (image IA)

Au fil de plusieurs années de visites de terrain, les archéologues ont pu reconstituer les différentes étapes du développement du crannog du Loch Bhorgastail. Pour y parvenir, ils ont combiné des techniques de fouille traditionnelles, des carottages, des relevés topographiques sophistiqués et des datations au radiocarbone. L’ensemble de ces données a permis de tracer l’évolution millénaire de l’édifice.

Les résultats indiquent que le site a été établi pour la première fois il y a plus de 5 000 ans. Cette ancienneté remarquable en fait une structure antérieure à des monuments préhistoriques emblématiques comme Stonehenge. À l’origine, le crannog se présentait sous la forme d’une plateforme circulaire en bois, d’environ 23 mètres de diamètre, dont la surface était recouverte de broussailles.

Le développement de l’île ne s’est pas arrêté à cette phase initiale. Quelque 2 000 ans plus tard, durant l’âge du bronze moyen, une nouvelle couche de broussailles et de pierres a été ajoutée à la structure. Par la suite, une autre phase d’activité significative a eu lieu environ 1 000 ans après cet ajout, pendant l’âge du fer. Aujourd’hui, on observe encore une chaussée en pierre, désormais sous l’eau, qui relie la rive du loch à l’île artificielle.

Des banquets communautaires vieux de 5 000 ans

credit : University of Southampton

La zone environnante de l’île s’est révélée être une mine d’informations sur les habitudes de ses anciens occupants. Au fil des années, les archéologues ont découvert des centaines de pièces de poterie néolithique, provenant notamment de différents types de jarres et de bols, toutes dispersées dans l’eau entourant le crannog. Cette présence massive suggère que le site a été fondé par des populations de cette époque, bien avant le début de l’âge du bronze.

La fonction exacte de ces plateformes isolées sur l’eau interroge toujours la communauté scientifique, mais les éléments exhumés offrent des pistes solides concernant les dynamiques sociales des constructeurs. Le docteur Blankshein analyse ces trouvailles : « Bien que nous ne sachions toujours pas exactement pourquoi ces îles ont été construites, les ressources et la main-d’œuvre nécessaires pour les construire suggèrent non seulement des communautés complexes capables de tels exploits, mais aussi la grande importance de ces sites. »

La nature des artefacts retrouvés oriente les chercheurs vers une utilisation collective des lieux. La spécialiste de l’Université de Southampton ajoute à ce propos : « De grandes quantités de poteries, contenant souvent encore des résidus de nourriture, et de pierres travaillées trouvées sur et autour des îles, suggèrent leur utilisation pour des activités communales telles que la cuisine ou les festins. »

La photogrammétrie face aux obstacles des eaux peu profondes

credit : lanature.ca (image IA)

Pour percer les mystères des fonds lacustres, les archéologues ont dû innover sur le plan technologique. Lors des travaux de terrain menés en 2021, ils ont conçu et mis en application une nouvelle technique d’utilisation de la stéréophotogrammétrie en eau peu profonde. Ce processus de capture d’images a permis d’examiner avec précision le lit du loch entourant le crannog. Leurs avancées méthodologiques sont décrites en détail dans un article de la revue Advances in Archaeological Practice (2026).

La photogrammétrie est une méthode reconnue qui consiste à créer des images informatiques en trois dimensions à partir de multiples photographies bidimensionnelles. Les clichés du sujet étudié sont pris sous de multiples angles différents, puis « cousus ensemble » par un logiciel spécialisé afin de générer un modèle numérique à haute résolution. Toutefois, appliquer cette technique près de la surface s’est avéré particulièrement complexe.

Le professeur Fraser Sturt, chercheur principal et directeur du Southampton Marine and Maritime Institute, expose les défis rencontrés lors de ces relevés : « Les sédiments fins, les conditions agitées, la végétation flottante et la lumière déformée ou réfléchie entravent tous l’imagerie en eau peu profonde. La photogrammétrie est très efficace en eau profonde mais rencontre des problèmes à des profondeurs de moins d’un mètre. Ce problème est une frustration bien connue des archéologues. »

Une ingénierie photographique pour voir l’invisible

credit : University of Southampton

Pour surmonter ces contraintes environnementales, l’équipe a déployé un équipement spécifique. Les chercheurs ont utilisé deux petites caméras étanches, dotées d’une bonne performance en basse lumière et d’un large champ de vision. Verrouillées à une distance fixe l’une de l’autre sur un cadre, cette méthode « stéréo » assure un chevauchement précis des images, ce qui permet de compenser toute donnée manquante ou perturbée par le mouvement de l’eau.

Pendant les relevés, les caméras étaient manœuvrées à travers l’eau par un plongeur. Son positionnement était contrôlé avec une précision de l’ordre du centimètre, égalant ainsi la précision obtenue par un drone aérien. Le docteur Blankshein, auteure principale de l’article, résume l’efficacité de cette méthode : « En combinant la stéréophotogrammétrie, la technologie des drones et un post-traitement innovant des données, nous avons réussi à mettre en place une approche accessible, portable et rentable. »

Ce travail de relevé novateur constitue la première publication issue de la Coastal & Inland Waters Heritage Science Facility de l’Université de Southampton. En plus de fournir des indices supplémentaires sur le passé mystérieux des crannogs, l’équipe espère que cette méthodologie pourra désormais faciliter les investigations futures d’autres sites similaires. L’étude complète, signée Stephanie Blankshein et al. sous le titre « At the Water’s Edge: Photogrammetry in Extreme Shallow-Water Environments », est accessible via son identifiant DOI.

Selon la source : phys.org

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