Les Clovis fabriquaient des pointes de projectiles en quartz, peut-être pour leurs supposées propriétés surnaturelles
Auteur: Mathieu Gagnon
L’émergence d’artefacts inattendus en Amérique du Nord

Les premiers groupes de chasseurs-cueilleurs à avoir parcouru le continent américain possédaient une maîtrise remarquable de la taille de pierre. Cette culture préhistorique, identifiée sous le nom de peuple Clovis, façonnait traditionnellement une grande variété d’armes et d’outils en utilisant du chert, une roche siliceuse de haute qualité particulièrement adaptée à cet usage.
Les archéologues ont cependant mis au jour une petite quantité d’artefacts très différents, fabriqués à partir de cristal de quartz. Cette découverte singulière a soulevé de nombreuses interrogations parmi les chercheurs, suggérant que ces populations nomades auraient pu attribuer des qualités spirituelles ou mystiques particulières à ce matériau atypique.
Les paradoxes techniques du cristal de quartz

D’un point de vue purement pragmatique, le cristal de quartz est considéré comme une matière première inférieure au chert pour la production d’outils. Sa dureté physique et sa structure macro-cristalline rendent la pierre particulièrement complexe à tailler pour obtenir des objets fonctionnels dotés de bords tranchants nets.
Sur l’échelle de dureté de Mohs, le cristal de quartz obtient un score de sept. Bien qu’il soit plus dur que l’obsidienne, il affiche une robustesse à peu près égale à celle du chert. Les chasseurs-cueilleurs de la culture Clovis avaient à leur disposition une abondance de roches de bien meilleure qualité et beaucoup plus faciles à travailler.
Malgré ces obstacles matériels évidents, les scientifiques ont recensé cinquante-huit pointes de projectiles en cristal de quartz réparties sur divers sites archéologiques nord-américains liés à la culture Clovis. L’analyse de la morphologie de ces armes révèle qu’elles sont pratiquement indiscernables des pointes en chert exhumées sur les mêmes lieux, bien qu’elles s’avèrent légèrement plus petites en moyenne.
L’attrait des propriétés singulières et du surnaturel

La rareté relative du cristal de quartz dans l’environnement naturel a conduit les auteurs de l’étude à formuler une hypothèse fascinante. Ce matériau aurait pu revêtir une importance rituelle, cérémonielle ou surnaturelle aux yeux du peuple Clovis. Les outils taillés dans cette pierre translucide auraient ainsi été perçus comme étant imprégnés de pouvoirs spéciaux.
Un courriel adressé au média IFLScience par Briggs Buchanan, de l’Université de Tulsa, éclaire cette perspective : « Nous pensons qu’une explication raisonnable à la raison pour laquelle le peuple Clovis s’est donné la peine de trouver et de fabriquer des pointes en cristal de quartz est que le cristal de quartz possède des propriétés – translucidité, triboluminescence [production d’étincelles lors d’un choc], forme cristalline, rareté – que les autres matières premières taillables n’ont pas et que celles-ci étaient attrayantes pour les peuples Clovis ».
Une croyance ancrée dans l’héritage humain

Afin de mieux appréhender la perception et l’utilisation du quartz par cette civilisation ancienne, l’équipe de chercheurs a minutieusement exploré les registres archéologiques à la recherche d’autres types d’outils façonnés dans cette roche. Leurs fouilles sur divers sites d’Amérique du Nord ont révélé la présence de bifaces, de grattoirs, de coins, de racloirs à encoche et d’éclats, tous entièrement réalisés en cristal de quartz.
Cette démarche comparative trouve un écho dans les observations anthropologiques mondiales. Briggs Buchanan précise la méthode employée : « Ce que nous pouvons faire, c’est examiner les données ethnographiques des cultures traditionnelles à travers le monde et la façon dont elles perçoivent des objets en cristal similaires. Lorsque nous faisons cela, nous constatons que la plupart des cultures considèrent que les cristaux ont une sorte de pouvoir ».
Le chercheur ajoute une nuance importante quant à l’origine de ces conceptions spirituelles : « Sur la base d’une ascendance commune, nous spéculons que les premières cultures de chasseurs-cueilleurs répandues en Amérique du Nord auraient pu avoir des croyances similaires, mais nous ne pouvons pas le savoir avec certitude ».
Le mystère archéologique d’un usage utilitaire

Un paradoxe archéologique vient compliquer cette théorie spirituelle. Ces outils en cristal ont été découverts pêle-mêle, mélangés à des ustensiles fabriqués à partir d’autres roches plus communes. Ces trouvailles ont été effectuées sur d’anciens campements de la culture Clovis, sur des sites d’abattage d’animaux, ainsi que dans des caches lithiques. Cette disposition suggère que le cristal de quartz était employé exactement de la même manière que le chert, sans être exclusivement réservé à des tâches symboliques ou des cérémonies.
Les auteurs de la recherche, publiée dans la revue scientifique Lithic Technology, avancent l’idée que ces objets inhabituels possédaient une double nature. Ils auraient été considérés à la fois comme fonctionnels et non fonctionnels, permettant au peuple Clovis de les utiliser dans la vie quotidienne pour des tâches ordinaires tout en leur attribuant une dimension spéciale.
Le mystère reste entier, comme le résume Briggs Buchanan en guise de conclusion : « Malheureusement, nous ne savons pas comment le peuple Clovis aurait perçu les pointes en cristal de quartz et s’ils considéraient qu’elles possédaient des qualités surnaturelles ou s’ils les utilisaient simplement comme des outils fonctionnels ».
Selon la source : iflscience.com