Des vases antiques de Pompéi ont longtemps intrigué les scientifiques : ils révèlent enfin leurs secrets
Auteur: Mathieu Gagnon
Le mystère des comptoirs figés dans le temps

L’établissement de quartier où les habitants se retrouvent aujourd’hui semble être une invention purement contemporaine, mais il diffère finalement peu de ses ancêtres d’il y a 2 000 ans. La ville de Pompéi, figée dans le temps, abrite environ 150 tabernae. Ces échoppes composées d’une seule pièce sont généralement considérées comme les précurseurs des tavernes modernes. Un visiteur contemporain qui y entrerait aujourd’hui trouverait l’agencement particulièrement familier.
Malgré cette apparente familiarité, ces antiques lieux de convivialité recèlent de nombreux mystères. Comme l’a souligné le journaliste Tim Newcomb dans son analyse de la situation, les archéologues sont restés perplexes pendant des décennies face aux jarres en céramique intégrées dans les renfoncements des comptoirs en pierre de ces établissements. Ces récipients n’ont pas bougé de leur emplacement initial depuis l’éruption du mont Vésuve en 79 de notre ère.
L’énigme perdure autour de ce que les anciens Pompéiens plaçaient à l’intérieur de ces réceptacles. Étudier ces objets en détail nécessitait jusqu’à présent de les briser, laissant d’innombrables questions en suspens sur leur contenu précis et sur leurs méthodes de fabrication originelles.
L’obstacle architectural et la technologie moderne

L’architecture même de ces tavernes ou boutiques de style romain rend l’investigation physiquement complexe pour les spécialistes. Les récipients sont directement maçonnés dans la pierre et le béton des comptoirs. Il n’existe aucun moyen de les extraire sans les casser, ce qui détruirait inévitablement leur contexte archéologique inestimable.
Pour contourner cet obstacle majeur, de nouvelles techniques ont permis à une équipe de chercheurs japonais de faire la lumière sur l’utilisation et la manufacture de ces pots encastrés. Leurs travaux, publiés dans la revue Archaeological Method and Theory, se penchent sur 40 de ces jarres. Certaines atteignent une hauteur de trois pieds (environ 90 centimètres) et proviennent de 14 tavernes différentes. L’objectif consiste à mieux comprendre la fonction de ces vaisseaux en céramique en relation avec la vie quotidienne de Pompéi il y a près de deux millénaires.
L’équipe a employé des scanners lumineux portables pour enregistrer minutieusement les surfaces intérieures des jarres. Les scientifiques ont ensuite créé une équation mathématique leur permettant de calculer le point d’axe du récipient afin de former un modèle 3D. À partir de cette modélisation inédite, l’équipe a pu « déduire des aspects des techniques de façonnage et des comportements liés à l’utilisation qu’elles peuvent encoder. »
L’art du tour de potier et la fabrication par étapes

Les données récoltées démontrent que le secteur manufacturier de Pompéi maîtrisait un style de poterie bien distinct. La production affichait un niveau de standardisation qui dépassait la simple création sur mesure, tout en restant en deçà d’une véritable production de masse. L’étude révèle une organisation artisanale méthodique et particulièrement soignée.
Les auteurs de l’étude ont écrit que les modèles de déviation de l’axe central de chaque vaisseau sont « cohérents avec une rotation lente, continue et relativement stable assistée par un tour. » Ce tour à rotation lente permettait au potier de maintenir les jarres droites et précises pendant le façonnage de l’argile. L’artisan pouvait utiliser la machine tout en travaillant la matière à la main simultanément afin de concevoir des pièces en céramique relativement hautes.
Puisque les jarres étaient fabriquées sur un tour de potier, l’équipe savait que leur axe central était critique pour les analyser. Les scientifiques ont élaboré un processus mathématique simulant le découpage de la jarre en morceaux pour les orienter autour de l’axe et comprendre la formation de l’objet. Les preuves indiquent que les jarres étaient construites par sections. Le potier s’arrêtait à des intervalles réguliers pour ajouter davantage d’argile, chaque section présentant une inclinaison légèrement différente. Le résultat final s’avérait toutefois suffisamment uniforme pour obtenir un produit relativement droit.
Une diversité de formes dissimulant des origines multiples

Une certaine uniformité a pu être observée dans trois des tavernes de la ville. Celles-ci contiennent des jarres partageant exactement la même morphologie, les mêmes dimensions et des modèles de déviation d’axe identiques. « Cela suggère que même dans la production de grandes jarres techniquement exigeantes, des artisans ayant une formation prolongée et systématique pouvaient, sous certaines conditions, obtenir des résultats technologiques presque standardisés, » ont noté les auteurs de la recherche.
Cependant, la standardisation s’arrête à ces exemples précis. En observant l’ensemble des autres jarres réparties à travers Pompéi, les chercheurs ont constaté des différences considérables de forme et de taille, sans oublier les motifs d’oscillation par rapport à la déviation de l’axe. Cette hétérogénéité amène les scientifiques à conclure que la cité ne possédait pas de méthode de production totalement unifiée.
Parmi les 40 exemplaires étudiés dans les 14 établissements, la diversité des types de récipients se révèle importante. Les archéologues ont recensé des formes cylindriques, d’autres globulaires, ou encore des structures en forme de fraise. Dans une taverne spécifique, l’équipe a identifié deux jarres situées l’une près de l’autre affichant des formes similaires, mais des modèles d’axe différents, révélant ainsi des origines de production strictement séparées.
L’énigme persistante des contenus antiques

Comprendre la méthode de fabrication des récipients et la diversité des styles à travers Pompéi ne répond qu’à une seule des interrogations concernant ces établissements. La fonction exacte des jarres demeure un mystère persistant. Les tavernes de la ville étaient réputées pour la vente de nourriture et de boissons. Techniquement, une taberna reste une échoppe d’une seule pièce qui pouvait écouler n’importe quel type de marchandises. Identifier le contenu de ces réceptacles datant d’il y a 2 000 ans constitue une perspective ardue.
Leur contenu n’était probablement pas constitué de liquides. Leur emplacement incrusté dans le comptoir aurait rendu le nettoyage particulièrement délicat au quotidien. Des études antérieures ont suggéré que ces jarres contenaient des aliments préparés et n’étaient pas destinées au simple stockage de denrées.
Les auteurs estiment que cette approche d’identification de l’histoire des jarres ouvre de nouvelles voies de découverte scientifique. « La méthode », ont-ils écrit, « s’éloigne de la dépendance aux traces de surface et offre une nouvelle perspective sur la production de céramique, l’artisanat et les pratiques de consommation dans la société romaine. »
Selon la source : popularmechanics.com