Des bélugas face à un miroir : ce que leur comportement révèle sur une possible conscience de soi chez ces animaux
Auteur: Mathieu Gagnon
Le test du miroir et une découverte inédite

Avez-vous déjà observé votre reflet pour replacer une mèche de cheveux ou essuyer une trace de terre ? Cette action, qui semble si évidente au quotidien, constitue la base même du test du miroir. Cette évaluation, conçue pour mesurer la reconnaissance de soi, a longtemps été considérée comme une caractéristique strictement propre aux humains.
Les enquêtes scientifiques menées depuis les années 1970 ont largement prouvé que notre espèce n’est pas la seule à posséder cette faculté cognitive. Jusqu’à tout récemment, personne n’avait cependant pu observer un béluga réussir cette épreuve. Les chercheurs ont finalement identifié chez ces cétacés (*Delphinapterus leucas*) un comportement autodirigé, suggérant qu’ils utilisent cette surface réfléchissante comme un outil pour inspecter des parties de leur propre corps.
L’expérience menée avec Kathy, Marina, Natasha et Maris

Les observations se sont concentrées sur un petit groupe composé de Kathy, Marina, Natasha et Maris. Ces quatre individus sont hébergés et soignés au New York Aquarium, une structure gérée par la Wildlife Conservation Society. Ils ont offert un public captif idéal pour une équipe de chercheurs désireux de vérifier si ces animaux, réputés pour leurs excellentes capacités de communication et leur nature loquace, pouvaient franchir ce cap intellectuel. Un miroir sans tain en plexiglas a été installé, permettant aux scientifiques d’observer les sujets pendant qu’ils regardaient leur propre reflet. La question centrale était de déterminer s’ils parviendraient à associer leur image à un véritable « sens de soi ».
Alex Mildener, auteur de l’étude rattaché au Reiss Lab of Cetacean Cognition du Hunter College, a expliqué les résultats obtenus auprès de la publication IFLScience. « Les bélugas ont démontré ce qui est décrit comme un comportement dirigé vers soi-même, où ils semblent utiliser le miroir comme un outil pour observer des parties de leur corps ou des activités qu’ils seraient autrement incapables de voir sans un miroir », indique le chercheur. « Par exemple, nous avons vu les baleines effectuer des tonneaux qui leur ont permis d’observer différentes parties de leur corps et de surveiller leur activité. »
Le succès de Natasha à l’épreuve de la marque

L’interaction volontaire avec sa propre image est perçue par les éthologues comme une preuve formelle de la reconnaissance de soi, une faculté d’ailleurs déjà documentée chez les dauphins. Le spécimen nommé Natasha a franchi une étape supplémentaire en passant avec succès une épreuve spécifique dite du test de la marque. Cette phase de l’expérience consistait à appliquer une tache temporaire sur un côté de son melon et à analyser sa réaction face au reflet. La femelle a rapidement orienté la zone marquée près du dispositif, allant jusqu’à presser le côté de sa tête contre la surface lisse.
La docteure Diana Reiss, psychologue cognitive et spécialiste des mammifères marins dirigeant le laboratoire au Hunter College, a détaillé le déroulé de cette séquence. « Nous étions très enthousiastes d’observer comment Natasha a réagi en voyant la marque visuelle temporaire qui avait été appliquée sur une zone entre son œil droit et son oreille », raconte-t-elle. « Elle a réagi de manière assez différente lors de cette session par rapport à ce qu’elle faisait lorsqu’elle n’était pas marquée au cours de la même session ou dans toute autre session. Plus précisément, elle a d’abord effectué une séquence de tours répétitifs autour du bassin avec son côté droit vers le mur et le miroir, en pressant de nombreuses fois la zone marquée de son corps contre le miroir. »
L’attitude de l’animal s’est modifiée pour devenir plus minutieuse. « Une fois qu’elle s’est arrêtée devant le miroir, elle a orienté la zone marquée de son corps près du miroir, pressant souvent le côté de sa tête contre la surface du miroir. Elle a également affiché un ensemble d’autres comportements dirigés vers elle-même qui incluaient des mouvements verticaux répétitifs de la tête (des hochements de tête), certains simultanés avec la libération de bulles par son évent, de vigoureux secouements horizontaux de la tête, l’ouverture et la fermeture de sa bouche, et s’est engagée dans son unique instance de jeu avec un jouet devant le miroir. »
Limites méthodologiques et implications pour la conscience

L’expérimentation présente certaines contraintes méthodologiques assumées par les chercheurs, notamment la taille réduite de l’échantillon et le statut captif des individus évalués. L’équipe note que l’environnement de contrôle utilisé était légèrement plus réfléchissant que ce qui aurait été idéal. Néanmoins, l’engagement profond des cétacés face à leur image témoigne d’une intelligence remarquable. Cette observation rappelle l’importance cruciale de préserver les habitats naturels qui permettent à ces espèces de mener des vies sociales particulièrement riches et complexes.
Pour la directrice des recherches, ces résultats constituent une avancée dans la compréhension de la psychologie animale. « Ces découvertes montrent que les bélugas font preuve d’un haut niveau de conscience de soi et d’un sens de soi », affirme Diana Reiss. « On a longtemps pensé que nous, les humains, étions la seule espèce qui possédait la capacité de reconnaissance de soi dans un miroir. Ce niveau de conscience inclut également la compréhension que le miroir peut être utilisé comme un outil pour s’observer soi-même. »
La portée de cette étude touche à la philosophie de notre rapport au règne animal. « Alors que nous essayons de comprendre les capacités cognitives d’autres espèces, les tests de [reconnaissance de soi dans un miroir] nous offrent une approche comparative pour enquêter sur la façon dont différentes espèces et individus perçoivent et interprètent les informations qu’ils voient dans un miroir. Avec notre prise de conscience accrue de la complexité et de la conscience d’autres espèces, il y aura, espérons-le, une appréciation, une empathie et une préoccupation accrues à l’échelle mondiale pour le bien-être et la conservation de ces magnifiques baleines blanches et d’autres espèces de cétacés. »
Perspectives de recherche et enjeux législatifs

La dimension politique de cette découverte est un point central pour les scientifiques engagés dans le projet. « Ces découvertes augmenteront, espérons-le, notre prise de conscience et notre engagement à maintenir des politiques gouvernementales mondiales et locales fortes pour protéger ces magnifiques mammifères marins et leurs environnements, en particulier à la lumière des menaces actuelles visant à affaiblir des politiques telles que la loi américaine sur la protection des mammifères marins de 1972 », souligne l’experte du Hunter College.
Les protocoles développés lors de cette étude vont ouvrir la voie à de nouvelles investigations. Le laboratoire espère mener prochainement des tests similaires avec des miroirs sur des pieuvres, tout en continuant ses travaux de longue date sur les capacités intellectuelles et communicatives des grands dauphins. De son côté, le chercheur Alex Mildener se consacre désormais à la création d’un catalogue répertoriant les grands dauphins pour Gotham Whale, une organisation à but non lucratif qui identifie la faune marine dans les eaux de la ville de New York. Son ambition à plus long terme est de pouvoir étudier les comportements des bélugas directement dans leur milieu naturel.
Chercher à mieux connaître le fonctionnement cérébral de ces animaux s’inscrit dans une démarche logique, à une époque où de nombreuses personnes tentent d’établir des ponts de communication avec les espèces marines. Les détails complets de cette expérimentation et ses données méthodologiques sont publiés dans la revue scientifique PLOS One.
Selon la source : iflscience.com