Des microbes gelés venus d’un passé lointain menacent de se réveiller et d’infecter humains, plantes et animaux
Auteur: Mathieu Gagnon
Le réveil silencieux sous les glaces de la planète

Enfouie sous le pergélisol de notre monde, une multitude de micro-organismes antérieurs à la civilisation humaine repose en silence. Des virus, des bactéries et d’autres microbes anciens sont restés suspendus dans ces terres gelées pendant des dizaines de milliers d’années, dans un état de dormance absolue.
Aujourd’hui, alors que la hausse des températures ronge peu à peu la glace de la Terre, cette faune microscopique commence à s’agiter. Si le scénario cauchemardesque le plus évident évoque une pandémie humaine humaine, une menace bien plus inattendue se dessine en parallèle : celle qui pèse directement sur vos pommes de terre.
La résurrection de virus millénaires en laboratoire

L’année 2022 a marqué une étape décisive dans l’observation de ces phénomènes. Des scientifiques de l’Université d’Aix-Marseille, en France, ont réanimé treize virus à partir d’échantillons de pergélisol prélevés dans l’Extrême-Orient russe glacial. Parmi ces échantillons figurait un spécimen datant de 48 500 ans, identifié comme le virus le plus ancien jamais réveillé à ce jour.
Les chercheurs ont également ressuscité trois nouveaux virus issus d’un échantillon d’excréments de mammouth gelés vieux de 27 000 ans, ainsi que d’un bloc de pergélisol contenant une grande quantité de laine de mammouth. Ces agents ont été judicieusement nommés Pithovirus mammoth, Pandoravirus mammoth et Megavirus mammoth. Deux autres nouveaux virus ont été isolés à partir du contenu stomacal congelé d’un loup de Sibérie, baptisés Pacmanvirus lupus et Pandoravirus lupus.
Le fait le plus marquant réside dans la vitalité de ces éléments. Après être restés inactifs pendant des dizaines de milliers d’années, les agents pathogènes n’avaient rien perdu de leur mordant. Avec un peu de stimulation, les virus se sont révélés viables et capables d’infecter une amibe unicellulaire. Bien que ces manipulations aient été réalisées dans un laboratoire, l’équipe a expliqué que ces recherches délicates mettaient en évidence des risques graves pour le monde réel.
« Il est donc probable que l’ancien pergélisol […] libérera ces virus inconnus lors du dégel », ont écrit les chercheurs dans leur article publié en 2023 dans la revue Viruses. L’équipe scientifique précise son propos : « Combien de temps ces virus pourraient rester infectieux une fois exposés aux conditions extérieures, et quelle est la probabilité qu’ils rencontrent et infectent un hôte approprié dans l’intervalle, est encore impossible à estimer, mais le risque est voué à augmenter dans le contexte du réchauffement climatique, dans lequel le dégel du pergélisol continuera de s’accélérer, et plus de personnes peupleront l’Arctique dans le sillage des entreprises industrielles ».
Le précédent meurtrier de la péninsule de Yamal

Une infection massive des populations humaines par des microbes pathogènes de cette nature aurait des conséquences dévastatrices. Le monde en a eu un bref aperçu en 2016, lorsque des dizaines de personnes sont tombées malades dans la péninsule de Yamal, en Sibérie. Une vague de chaleur avait provoqué la fonte du pergélisol local, exposant la carcasse d’un renne infecté par la maladie du charbon (anthrax) des décennies auparavant. Les bactéries se sont propagées, tuant un enfant et entraînant l’abattage de plus de 200 000 rennes.
Certains scientifiques ont tenté d’apaiser ces craintes en suggérant que l’épidémie de Yamal était liée à la croissance démographique dans la région couplée à une baisse de la vaccination des cervidés. Néanmoins, cet événement a relancé le débat sur la possibilité de voir des microbes disparus depuis longtemps revenir pour infecter les humains à nouveau.
L’agriculture mondiale face au dégel des agents pathogènes

Les maladies humaines ne constituent pas le seul péril. Un scénario beaucoup moins étudié suggère que le dégel du pergélisol pourrait libérer des agents pathogènes ciblant les cultures, provoquant ainsi de graves perturbations pour l’agriculture et le système alimentaire mondial. Dans une récente étude, des chercheurs de l’Institut coréen de recherche polaire ont rapporté en laboratoire des échantillons de pergélisol de la péninsule de Seward, en Alaska, pour les laisser dégeler.
Sur une période de 90 jours, un microbe a orchestré une prolifération silencieuse. Pseudomonas, une bactérie pathogène responsable de la pourriture molle de la pomme de terre, une maladie qui transforme de nombreuses cultures différentes en une bouillie flasque, a vu sa population augmenter rapidement, atteignant de nouveaux niveaux dramatiques à mesure que la glace relâchait son emprise. Les bactéries issues du pergélisol dégelé ont ensuite été placées sur des tubercules de pomme de terre, qu’elles ont infectés et transformés en une boue non comestible.
Une multitude d’autres agents pathogènes destructeurs de cultures pourraient persister dans les dépôts glaciaires. Des chercheurs ont par exemple détecté le virus de la mosaïque de la tomate dans des carottes de glace du Groenland datant de 140 000 ans. Ce virus est réputé pour sa grande résilience, étant capable d’infecter non seulement les tomates, mais tout autant les concombres, les poivrons, la laitue et les betteraves.
Une migration agricole vers des terres jusqu’alors inexploitées

Au début du vingt-et-unième siècle, les populations n’ont pas pour habitude de cultiver des terres dans les régions les plus septentrionales de la Terre, là où se trouve la majorité du pergélisol. L’agriculture mondiale se concentre traditionnellement sur des latitudes plus tempérées, où les conditions climatiques permettent une production stable.
Toutefois, alors que les températures grimpent progressivement, un nombre croissant de personnes se dirigent vers le nord pour planter des légumes, des céréales et d’autres végétaux dans ce sol fraîchement décongelé. Si cette tendance se poursuit, elle pourrait représenter le gros lot pour les micro-organismes congelés qui y résident, leur offrant de nouveaux hôtes à profusion.
Selon la source : iflscience.com