Un premier humain reçoit une thérapie expérimentale visant à inverser le vieillissement cellulaire
Auteur: Simon Kabbaj
Le premier pas médical vers la reprogrammation des cellules humaines

Une étape inédite vient d’être franchie dans le domaine des essais cliniques. Mardi, la jeune entreprise bostonienne Life Biosciences, spécialisée dans la longévité, a annoncé avoir administré son traitement au tout premier patient de son étude. Cette annonce intervient environ quatre mois après que l’organisme fédéral américain, la Food and Drug Administration (FDA), a accordé son autorisation pour lancer ces tests sur l’être humain.
L’objectif modeste de l’entreprise est de parvenir à régénérer les neurones vieillissants situés dans les nerfs optiques des patients souffrant de glaucome. Cette affection se caractérise bien souvent par la mort irréversible de neurones spécifiques, connus sous le nom de cellules ganglionnaires de la rétine, dont le rôle est de connecter l’œil au cerveau.
Pour y parvenir, la stratégie du laboratoire repose sur l’injection d’un virus modifié. Ce dernier est porteur de gènes conçus sur mesure pour reprogrammer les cellules humaines afin d' »inverser les changements épigénétiques liés à l’âge, », comme le précisent les registres du Centre national américain d’information sur la biotechnologie (U.S. National Center for Biotechnology Information). Le médicament testé au cours de cet essai est identifié sous le nom de ER-100.
L’œil comme terrain d’expérimentation isolé et contrôlé

Si la Food and Drug Administration a autorisé les tests du médicament ER-100 sur l’homme, certains chercheurs observent ce domaine avec prudence. Ils craignent en effet que ces thérapies de reprogrammation ne déclenchent une croissance cellulaire incontrôlable, ou d’une jeunesse exubérante, un phénomène similaire à des tests antérieurs qui avaient pu provoquer des cancers chez les souris.
C’est en partie pour prévenir ce risque que Life Biosciences a concentré ses efforts sur les maladies neurodégénératives liées à la cécité. L’œil représente un organe relativement isolé au sein du corps humain, ce qui réduit la probabilité de voir des conséquences imprévues échapper à tout contrôle. De plus, pour renforcer la sécurité des essais, les gènes du médicament ER-100 ne s’activent que lorsque les patients prennent simultanément un antibiotique, la doxycycline. En l’absence de ce dernier, le traitement se désactive de lui-même.
Sharon Rosenzweig-Lipson, la directrice scientifique de l’entreprise, a détaillé ce processus en février dernier auprès de l’organisation à but non lucratif Lifespan Research Institute (LHI). « Nous allons administrer la doxycycline par voie systémique, », a-t-elle déclaré. Elle a par ailleurs ajouté que le plan prévoyait de maintenir l’activation des gènes sur une période de huit semaines, une durée supérieure aux tests sporadiques habituels dans ce domaine. « Nous pouvons obtenir une bonne reprogrammation et une bonne sécurité avec un système d’expression plus continu, », a précisé la scientifique.
Des découvertes primées aux risques de tumeurs inattendues

Le cœur de ce traitement s’appuie sur des percées réalisées par le laboratoire du généticien David Sinclair à la Harvard Medical School. Ses travaux ont démontré que l’activation de trois gènes spécifiques était capable de régénérer les neurones et de restaurer la perte de vision à la fois chez des souris vieillissantes et chez des souris atteintes de glaucome. Depuis cette découverte, l’entreprise Life Biosciences, cofondée par le généticien lui-même, indique avoir optimisé cette approche par le biais d' »études complètes sur des primates non humains. »
En remontant encore plus loin dans les fondements de cette méthode, la thérapie génique de l’entreprise s’inspire des découvertes du chercheur en cellules souches Shinya Yamanaka, couronné par un prix Nobel. Il fut le premier à documenter l’existence de gènes capables de reprogrammer des cellules adultes pour les ramener à un état similaire à celui des cellules souches. Toutefois, le potentiel de ces gènes à agir comme une véritable réinitialisation d’usine peut parfois pousser les cellules nouvellement reprogrammées à s’écarter de la bonne direction.
Le Lifespan Research Institute a d’ailleurs souligné que ces gènes, appelés les facteurs de Yamanaka, avaient produit des tératomes lors de précédentes expériences. Ces anomalies sont décrites comme des « tumeurs bizarres que l’on trouve souvent contenant des cheveux, des dents, des yeux et d’autres organes partiellement formés. » Face à ces enjeux, le neurobiologiste Pete Williams, du Centre for Eye Research Australia, a confié ses réserves à la revue scientifique Nature : « Cela a suscité beaucoup de battage médiatique, », a-t-il expliqué, avant d’avertir : « Si cela tourne de manière catastrophique, cela pourrait tous nous foutre en l’air à l’avenir. »
Des attentes mesurées face aux rêves de vie éternelle
L’ampleur de ces essais cliniques suscite inévitablement des fantasmes, mais de nombreux professionnels du secteur appellent à la mesure. En janvier dernier, Karl Pfleger, un investisseur engagé dans une société britannique concurrente de Life Biosciences, s’est exprimé dans les colonnes de la MIT Technology Review. Il a tenu à rappeler que ces premiers tests cliniques étaient encore très éloignés des rêves d’immortalité nourris par certains milliardaires qui financent ce secteur, bien qu’il s’agisse d’un point de départ indéniable.
L’investisseur a clarifié la portée réelle des travaux en cours. « Le scénario optimiste est que cela résolve une certaine cécité pour certaines personnes et catalyse les travaux [futurs], », a estimé Karl Pfleger lors de cet entretien. Il a ensuite ajouté une précision importante pour nuancer les attentes du grand public quant à l’imminence d’un traitement anti-âge universel.
« Ce n’est pas comme si votre médecin allait vous rédiger une ordonnance pour une pilule qui vous rajeunira. », a-t-il affirmé de manière pragmatique. Ces déclarations permettent de recentrer le débat sur les avancées médicales concrètes, à savoir le traitement de la perte de vision, plutôt que sur l’idée d’une jeunesse éternelle accessible sur prescription médicale dans un avenir proche.
Le défi ambitieux pour remporter un concours à 101 millions de dollars
Malgré les appels à la prudence, la quête d’une thérapie anti-âge globale reste le moteur de certains chercheurs. David Sinclair cherche en effet à développer une version orale de ses médicaments de reprogrammation génétique. Son ambition affichée est de remporter la compétition dotée de 101 millions de dollars, organisée par la Fondation XPrize.
L’enjeu de ce concours est de taille. Le grand prix récompensera ostensiblement l’équipe qui parviendra à « restaurer » environ dix années de vie à un patient. L’objectif fixé par la fondation est de rajeunir l’individu d’une décennie entière en l’espace de moins d’un an de traitement. Une telle perspective repousse les limites actuelles de la recherche biomédicale humaine.
Cependant, remporter cette compétition relève du pari de longue haleine. À titre d’exemple, l’année dernière, une récente tentative menée par l’un des concurrents de David Sinclair pour le concours XPrize s’est heurtée à des complications majeures. Leurs travaux ont provoqué une prolifération toxique de lipides indésirables chez les souris de laboratoire, une réaction imprévue « entravant le rajeunissement. »
Créé par des humains, assisté par IA.