Il y a 159 ans, des rebelles créent une nouvelle république au Japon. L’empereur avait d’autres plans
Auteur: Mathieu Gagnon
Une dissidence historique au pays du Soleil-Levant

Il y a 159 ans, alors que le Japon traversait une mutation politique sans précédent, une île septentrionale devint le théâtre d’une expérience démocratique aussi audacieuse qu’éphémère. Connue aujourd’hui sous le nom de Hokkaido, l’île d’Ezo a brièvement constitué une république indépendante, née de la volonté de rebelles refusant de se soumettre au nouveau pouvoir impérial. Selon le récit historique détaillé dans cette étude, ce chapitre méconnu de l’histoire japonaise dépasse en complexité les scénarios de fiction les plus élaborés.
Le film de 2003 Le Dernier Samouraï, bien qu’étant une œuvre de fiction, s’appuie sur des faits bien réels. Dans les années 1860, le gouvernement militaire pluriséculaire du Japon s’effondrait tandis qu’un jeune empereur s’emparait du pouvoir. Au cœur de ce bouleversement, un groupe de résistants a accompli l’impensable : proclamer une république sur une île enneigée du nord, espérant ainsi échapper à l’autorité impériale. Cette entité n’a survécu que quelques mois, mais son héritage demeure fascinant.
De 1600 à 1868, le shogunat Tokugawa a dirigé l’archipel sous l’autorité successive de chefs militaires, les célèbres shoguns. Cette administration avait instauré un gouvernement centralisé garantissant la stabilité et la réunification d’un pays autrefois fracturé. Durant cette période d’isolationnisme, le Japon s’était distancié de l’Occident, limitant drastiquement les échanges avec l’Europe tout en maintenant des liens avec la Chine et la Corée, préservant ainsi le territoire de tout conflit armé majeur.
Le crépuscule d’une ère et l’influence française
À la fin de la période dite du Bakumatsu, le shogunat Tokugawa s’est retrouvé sous une pression croissante pour mettre fin à son isolationnisme. Un mécontentement général a émergé suite à la signature de traités inégaux avec des puissances européennes, notamment la France et la Grande-Bretagne. Rapidement, une partie de ceux qui étaient autrefois fidèles au shogunat ont souhaité son abolition, se tournant vers l’empereur Meiji pour incarner ce renouveau national.
Cependant, les Occidentaux déjà présents sur le sol japonais ne comptaient pas rester de simples spectateurs. Craignant un changement total de régime, les dirigeants français, qui soutenaient secrètement le shogunat, ont proposé des réformes du système militaire japonais pour tenter de le maintenir en vie. C’est dans ce contexte que le capitaine Charles Chanoine est arrivé dans le port de Yokohama en 1867 pour soumettre ces propositions au Shogun Yoshinobu.
Les plans de Chanoine ne furent toutefois jamais totalement mis en œuvre. En 1868, les tensions ont culminé pour exploser en une guerre civile dévastatrice, marquant la défaite des derniers partisans du shogunat. C’est à ce moment critique qu’intervient le bras droit de Chanoine, un officier chevronné nommé Jules Brunet. Malgré l’ordre de l’empereur Meiji d’expulser les Français du pays, Brunet a choisi de rester clandestinement avec huit autres officiers à Yokohama.
La fondation de la première république d’Asie

Pour échapper à la surveillance impériale, les officiers français se sont rendus à Shinagawa sous prétexte de visiter un arsenal, mais leur véritable objectif était de rejoindre les guerriers samouraïs à bord de la flotte de l’amiral Takeaki Enomoto. Avec Brunet à son bord, la flotte d’Enomoto a mis le cap vers l’île septentrionale d’ Ezo. Pour Brunet, ce mouvement était stratégique : une victoire dans cette région aurait permis à la France d’accroître son influence politique et économique au Japon.
À la fin de l’année 1868, les forces commandées par Brunet et le bataillon d’élite, le Denshūtai, dirigé par le baron et vassal du shogun Keisuke Ōtori, se sont emparées du port de Hakodate avant de prendre le contrôle de l’intégralité de l’île. L’empereur Meiji a toutefois refusé toute concession. Une ultime pétition d’Enomoto demandant le maintien du shogunat sur l’île d’Ezo fut rejetée par le pouvoir central.
En réaction, les forces rebelles ont déclaré la ville de Hakodate capitale et bastion militaire de leur nouveau territoire. L’île d’Hokkaido est alors devenue, de manière éphémère, la première république démocratique d’Asie. La structure politique d’Ezo intégrait le droit de vote pour les citoyens, bien que ce droit fût restreint à la seule classe des samouraïs. L’ancien vicomte Enomoto fut élu président de cette nouvelle entité.
Le siège de Goryokaku et la chute finale
Au sein de la République d’Ezo, les dirigeants étaient choisis selon leur mérite plutôt que par héritage. Ōtori est devenu ministre de la Défense, tandis que Brunet a été élevé au rang de ministre des Affaires étrangères. Tout en supervisant la construction d’un système de défense complexe autour de la forteresse de Goryokaku, renforcée par des remparts et des batteries d’artillerie, Brunet a également mené les négociations avec les puissances étrangères pour faire reconnaître Ezo en tant qu’État souverain.
L’empereur est cependant resté inflexible dans son refus de reconnaître la nouvelle république, ordonnant à Ezo de rendre les armes ou de faire face à une invasion. Brunet a ignoré ces menaces. Soutenu par 3 000 soldats prêts à contre-attaquer, il a renforcé les défenses de six forts tout en continuant d’équiper les troupes avec des fusils modernes et de les former aux manœuvres militaires françaises. Au printemps 1869, les forces impériales ont lancé l’assaut dans ce qui est devenu la guerre de Boshin.
Près de 7 000 soldats impériaux ont rapidement encerclé la forteresse de Goryokaku. C’est là que la résistance a mené son ultime combat avant de subir la défaite lors de la bataille de Hakodate, forçant finalement Enomoto à la reddition. Si Brunet et plusieurs autres officiers ont initialement réussi à s’échapper par la mer pour rejoindre l’ambassade de France à Yokohama, ils furent ensuite extradés vers la France, où le gouvernement impérial japonais exigea des sanctions sévères à leur encontre.
Un héritage de modernisation et de réconciliation
À son retour en France, Jules Brunet a été accueilli comme un héros national. Pour apaiser l’empereur du Japon, il n’a été suspendu de ses fonctions que pendant cinq mois. Paradoxalement, Enomoto a lui aussi connu un destin prestigieux après sa reddition : il est devenu plus tard ministre de la Marine impériale, puis ministre des Affaires étrangères. Dans le cadre de ses fonctions, il a accordé l’amnistie à Brunet au Japon et l’a honoré en lui remettant les ordres du Soleil levant et du Trésor sacré.
Malgré le conflit, le gouvernement japonais a choisi de poursuivre les réformes militaires initiées par les Français. Une seconde mission militaire française a même été sollicitée par la suite pour parfaire l’entraînement des troupes nationales. Comme le souligne l’analyse des faits, l’étrange histoire de la République d’Ezo a laissé un héritage durable à travers sa contribution significative à la modernisation de l’armée japonaise.
Cette aventure humaine et politique, bien que brève, illustre les complexités de la transition du Japon vers l’ère moderne. Les liens tissés entre ces officiers français et les samouraïs de l’ombre ont marqué le début d’une coopération technique et culturelle qui allait transformer radicalement le visage militaire du pays au tournant du siècle.
Selon la source : popularmechanics.com