Des siècles de chasse continuent d’influencer quelles baleines boréales survivent aujourd’hui
Auteur: Mathieu Gagnon
L’héritage invisible des anciennes routes baleinières

Les routes maritimes empruntées par les baleiniers il y a plus d’un siècle continuent de dicter quelles populations de baleines boréales parviennent à se reconstituer et lesquelles restent piégées dans un déclin préoccupant. Selon de nouvelles recherches, les schémas de survie actuels ne peuvent être expliqués par le seul climat moderne, mais trouvent leurs racines dans l’histoire de la chasse commerciale.
Autrefois, les glaces périlleuses de l’Arctique servaient de rempart naturel, empêchant les chasseurs d’accéder à certaines zones riches en cétacés. Ces refuges accidentels sont aujourd’hui la clé pour comprendre pourquoi certaines populations prospèrent pendant que d’autres stagnent, malgré l’arrêt des activités de chasse intensive.
Quand la glace dictait le destin des baleines

Pour percer ce mystère, l’équipe du docteur Nicholas A. Freymueller de l’université d’Adélaïde, accessible via le site de l’établissement, a entrepris de reconstruire les trajectoires historiques des navires. En analysant les journaux de bord, qui servaient de registres quotidiens en mer, les chercheurs ont pu cartographier précisément la pression exercée par les chasseurs sur les différents habitats.
Cette analyse a révélé que si les voyages baleiniers ont fini par atteindre presque tous les habitats accessibles, l’épaisseur de la glace a considérablement ralenti la progression des navires. Ce ralentissement a involontairement épargné certains terrains de nourrissage pourtant très rentables. Cette pression inégale du passé s’inscrit directement dans les dynamiques de rétablissement observées de nos jours.
Des sanctuaires nés de la peur du naufrage

La glace de mer ne se contentait pas de gêner la navigation des navires en bois ; elle déterminait quels groupes de baleines subiraient des attaques répétées. Lorsque la glace devenait trop épaisse ou dangereuse, les équipages perdaient en vitesse et risquaient le naufrage, ce qui les poussait souvent à s’éloigner de certaines zones de chasse. Ces eaux isolées sont devenues, dans les faits, des sanctuaires où les survivants ont pu laisser une descendance plus nombreuse.
Le professeur Damien Fordham, auteur principal de l’étude, explique cette dynamique : « Nous avons constaté que la chasse à la baleine à la fin des années 1700 s’est propagée rapidement à travers l’Arctique, les baleiniers atteignant tous les habitats de baleines boréales, sauf les plus isolés, en l’espace d’un siècle. » Cette expansion fulgurante a laissé peu de répit aux animaux, hormis dans ces zones protégées par le climat.
La biologie d’un géant à la croissance lente

La morphologie de la baleine boréale est le résultat d’une adaptation millénaire aux conditions glaciales. Leur épaisse couche de graisse corporelle est essentielle pour limiter la perte de chaleur dans une eau frôlant le point de congélation. À l’âge adulte, ces géants peuvent atteindre environ 19 mètres de long, peser jusqu’à 90 tonnes et vivre plus de 200 ans, ce qui en fait l’un des mammifères à la longévité la plus exceptionnelle.
Cependant, cette longévité s’accompagne d’un rythme biologique très lent. Les femelles ne produisent des baleineaux qu’à une fréquence réduite, ce qui signifie que les populations décimées mettent de nombreuses générations à se reconstruire. Un siècle sans chasse commerciale ne suffit donc pas à garantir un rebond rapide des effectifs, chaque perte pesant lourdement sur l’avenir de l’espèce.
Un rétablissement à deux vitesses selon les régions
Les gestionnaires mondiaux de la faune marine identifient actuellement quatre stocks distincts de baleines boréales, définis par leurs aires de répartition et leur historique de reproduction. Pourtant, le rétablissement est loin d’être uniforme. Les populations de l’est du Groenland et de la mer d’Okhotsk, située au large de la Russie dans le Pacifique occidental, restent en difficulté car la glace y offrait historiquement moins de protection.
Le chercheur Freymueller souligne cette disparité : « Aujourd’hui, seuls deux des quatre stocks de baleines boréales se rétablissent — les populations au large des côtes de l’Alaska et de l’ouest du Groenland. » Cette fracture nette dans les données suggère que le succès ou l’échec de la survie d’un groupe dépend davantage de la facilité avec laquelle les chasseurs ont pu l’atteindre par le passé que de facteurs environnementaux actuels.
L’avidité commerciale : moteur d’une expansion rapide

La reconstruction de plus de 700 voyages maritimes a permis de transformer des archives éparses en une fresque historique de la poursuite des baleines. Les chercheurs ont compilé plus de 90 000 jours passés en mer, croisant les positions quotidiennes des navires, les observations de baleines et les rapports d’attaques au harpon. Ces données révèlent comment la demande commerciale pour le lard a alimenté cette pression constante.
Le lard était une ressource précieuse dont l’extraction produisait l’huile nécessaire aux machines et aux lampes de l’époque. Les baleiniers basques ont été les pionniers dès les années 1530 près de Terre-Neuve et du Labrador, avant que la chasse ne s’étende vers l’est. Freymueller précise : « Lorsque les baleiniers britanniques et américains ont rejoint la chasse dans les années 1700, la chasse à la baleine boréale a bondi et s’est généralisée dans tout l’Arctique. »
Les cicatrices génétiques face au défi climatique

Le réchauffement climatique actuel menace désormais les conditions de glace qui protégeaient autrefois les baleines. Selon une étude sur l’adéquation de l’habitat, les conditions favorables pour ces quatre populations pourraient décliner d’au moins 52 % au cours de ce siècle. La réduction de la glace estivale diminue les zones de nourrissage et expose les cétacés à davantage de bruit industriel et de trafic maritime.
En parallèle, des recherches paléogénomiques ont démontré que la chasse commerciale a brisé une stabilité génétique vieille de 11 000 ans. Même lorsque le nombre d’individus remonte, les cicatrices génétiques subsistent. Les populations actuelles ne portent qu’une fraction de la diversité d’autrefois, ce qui signifie que le simple comptage des spécimens peut donner une image trompeuse de la santé réelle de l’espèce.
Pourquoi le passé doit guider la protection future

Les plans de conservation modernes se focalisent souvent sur les menaces immédiates comme les engins de pêche, les collisions avec les navires ou le réchauffement des eaux. Cependant, l’étude publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences démontre qu’il est impératif d’intégrer les données historiques pour élaborer des stratégies efficaces.
Le professeur Fordham conclut : « Cela souligne la nécessité de prendre en compte les menaces historiques remontant à plusieurs siècles lors de la conception de plans de rétablissement pour des espèces qui ont été poussées au bord de l’extinction et qui restent vulnérables aujourd’hui. » Ignorer ce passé reviendrait à confondre un rétablissement lent avec un échec, sans réaliser que les dommages subis par ces populations sont bien plus profonds qu’il n’y paraît.
Selon la source : earth.com