El Niño, potentiellement le plus puissant de l’histoire récente, menace le Canada de conditions météorologiques extrêmes
Auteur: Simon Kabbaj
Une suralimentation climatique et ses premiers signes

La planète subit un réchauffement rapide en raison du changement climatique d’origine humaine, une situation qui s’apprête à amplifier ce que les prévisionnistes qualifient d’El Nino suralimenté. L’émergence de ce phénomène dans les mois à venir suscite une confiance croissante de la part des météorologues, qui anticipent de possibles conditions chaudes et sèches dans certaines régions du Canada.
Les registres météorologiques montrent que les épisodes El Nino font systématiquement grimper les températures mondiales. Dans le passé, le phénomène a alimenté des sécheresses catastrophiques en Indonésie, en Australie et jusqu’en Asie du Sud, tout en provoquant de graves inondations en Amérique du Sud et dans la Corne de l’Afrique.
Pour le Canada, la venue d’El Nino tend à annoncer un hiver chaud. Bill Merryfield, chercheur scientifique à Environnement et Changement climatique Canada, précise que cette tendance est particulièrement marquée dans l’Ouest canadien, mais qu’elle déborde parfois sur le reste du pays. Le scientifique ajoute une nuance sur le volume de précipitations à attendre. « Des conditions plus sèches sont également possibles », a-t-il affirmé, bien qu’il considère cette éventualité davantage comme un « lancer de pièce ».
Le précédent de 2024 et la menace de nouveaux records

L’historique récent offre un aperçu des conséquences concrètes de ces anomalies thermiques. Le dernier El Nino, un événement de forte intensité qui a duré toute l’année de 2023 à 2024, a grandement contribué à l’hiver le plus chaud jamais enregistré au Canada. Cette douceur exceptionnelle a aminci le manteau neigeux, restreint la production d’hydroélectricité et provoqué des années désastreuses pour certaines stations de ski.
La préoccupation actuelle des prévisionnistes réside dans la puissance du phénomène imminent. Ce nouvel El Nino pourrait être encore plus vigoureux que le précédent, avec le potentiel de propulser l’année prochaine au-delà des records de 2024 pour en faire la plus chaude jamais enregistrée à l’échelle mondiale. « Les modèles ont tendance à dire qu’il y a une certaine chance qu’il s’agisse en fait du plus fort El Nino dans les archives historiques récentes », a analysé Bill Merryfield.
Le chercheur scientifique maintient néanmoins une part de prudence face à ces projections. « Il est encore temps pour que les prévisions deviennent plus nettes, mais cela est indiqué comme une possibilité distincte », a-t-il ajouté. Bien qu’il n’y ait pas deux El Ninos identiques, les experts soulignent qu’ils se produisent désormais tous sur une planète réchauffée, ce qui en amplifie les effets. Des océans et une atmosphère plus chauds emmagasinent davantage d’énergie et d’humidité pour alimenter les vagues de chaleur et les fortes pluies.
Changement climatique contre variabilité naturelle

Le réchauffement sans précédent entraîné par la combustion des énergies fossiles a déjà poussé les températures mondiales à environ 1,4 degré Celsius au-dessus des moyennes préindustrielles. Ce bond thermique place la planète sur le point de franchir les cibles climatiques mondiales environ une décennie plus tôt que ce que les scientifiques avaient initialement estimé. Face aux très extrêmes conditions qu’El Nino pourrait engendrer mondialement plus tard cette année, Friederike Otto, climatologue à l’Imperial College de Londres et responsable du groupe World Weather Attribution, a tenu à recadrer le débat lors d’un point de presse organisé cette semaine. « Ce n’est pas la raison de paniquer », a-t-elle insisté auprès des journalistes.
La chercheuse différencie clairement l’événement ponctuel de la tendance de fond. « El Nino est un phénomène naturel. Il va et vient. Le changement climatique, en revanche, empire encore et encore et encore tant que nous n’arrêtons pas de brûler des combustibles fossiles, et il a déjà une influence beaucoup plus forte sur de nombreux extrêmes que la plupart des modes naturels de variabilité », a-t-elle expliqué.
Pour appuyer son propos, Friederike Otto a évoqué la sécheresse exceptionnelle ayant frappé le bassin amazonien en 2023. Selon un rapport du WWA, un collectif international de climatologues, bien qu’El Nino et le changement climatique aient tous deux contribué à réduire les précipitations dans la région, la hausse des températures induite par l’homme s’est révélée être le moteur principal de cette sécheresse. « Le changement climatique est la raison de paniquer, et idéalement de manière constructive en faisant quelque chose à ce sujet. Et nous savons quoi faire à ce sujet. Nous avons les connaissances et la technologie pour nous éloigner très, très loin de l’utilisation des combustibles fossiles », a conclu la scientifique.
La Mécanique et l’histoire du « El nino »

El Nino et son homologue opposé, La Nina, s’inscrivent dans un cycle climatique naturel dépendant du déplacement de vastes étendues d’eau chaude dans le Pacifique équatorial. L’étymologie même du phénomène trahit sa tendance à atteindre son paroxysme durant la saison hivernale. Signifiant « petit garçon » en espagnol, en référence à l’enfant Jésus, ce nom trouverait son origine chez les pêcheurs sud-américains des années 1800. Ces derniers remarquaient sporadiquement la présence d’eaux côtières inhabituellement chaudes aux alentours de la période de Noël.
La dynamique océanique repose sur un équilibre fragile. En temps normal, les alizés, propulsés par la rotation de la Terre et la remontée d’air chaud à l’équateur, repoussent les eaux les plus chaudes vers l’ouest, créant une accumulation près de l’Indonésie. Lors de la formation d’un El Nino, ces vents perdent de leur vigueur, et s’inversent même parfois, permettant à cette masse d’eau chaude de refluer brusquement en direction de l’Amérique du Sud.
Ce déplacement thermique majeur modifie les trajectoires atmosphériques globales. Cette eau chaude contribue à diriger les tempêtes vers le sud des États-Unis, les éloignant ainsi de l’Ouest canadien. Par conséquent, à l’arrivée de l’hiver, la Colombie-Britannique et l’Alberta connaissent un temps plus clément, tandis que la Californie et le Texas enregistrent une hausse des précipitations. Si l’influence d’El Nino sur l’été ou l’automne canadien reste marginale, le phénomène peut néanmoins générer des saisons d’ouragans moins actives dans l’océan Atlantique.
L’Échelle d’intensité et les retombées historiques

La puissance d’un événement se lit dans les températures de l’océan. Plus cette nappe d’eau située dans le Pacifique équatorial central, désignée par les prévisionnistes sous l’appellation de région Nino 3.4, se réchauffe, plus l’El Nino gagne en force. Un épisode est qualifié de faible lorsque la zone affiche entre 0,5 C et 1 C au-dessus de la normale. Lorsque cet écart franchit la barre des 2 C, l’événement est considéré comme très fort et prend parfois le nom de super El Nino. Aujourd’hui, pour mieux filtrer l’impact du changement climatique à long terme, la majorité des agences météorologiques déterminent l’état d’El Nino par rapport à l’ensemble de la région tropicale, plutôt que de se fier exclusivement aux moyennes historiques.
Les toutes dernières prévisions, publiées jeudi par la National Oceanic and Atmospheric Administration des États-Unis, pointent vers l’émergence probable d’un El Nino dans les trois prochains mois, qui devrait se maintenir tout au long de l’hiver. Bien que le moment exact de son pic demeure incertain, les probabilités de voir surgir un El Nino très fort entre les mois de novembre, décembre et janvier s’établissent à environ 37 pour cent. Les spécialistes rappellent que si des événements plus intenses ne garantissent pas des impacts plus dévastateurs, ils augmentent significativement leur probabilité d’occurrence.
L’histoire météorologique canadienne conserve les cicatrices des épisodes les plus puissants. Le cycle de 2015-2016 fut le dernier à culminer en tant qu’événement très fort. Cet hiver-là, les températures au pays ont bondi de quatre degrés au-dessus de la normale, ce qui en faisait le deuxième hiver le plus chaud jamais documenté à l’époque, et s’est imposé comme l’un des hivers les plus secs enregistrés dans les Prairies, le nord de la Colombie-Britannique et le Yukon. Enfin, la mémoire collective se souvient de la tempête de verglas dévastatrice de janvier 1998, qui avait frappé durement certaines parties de l’Ontario et du Québec ; cette catastrophe puisait également ses origines dans l’un des El Ninos les plus vigoureux jamais observés.
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