Découvrez la « sorcière croco », une étrange créature du Trias vieille de 212 millions d’années qui marchait sur deux pattes
Auteur: Mathieu Gagnon
Une apparence très éloignée de l’image traditionnelle du crocodile

L’évocation d’un crocodile fait généralement surgir des images très précises dans l’esprit du public. L’animal est souvent associé à de larges mâchoires, des dents acérées, ainsi qu’un corps semblable à un tronc d’arbre se déplaçant sur quatre courtes pattes. Pourtant, le registre fossile révèle une lignée évolutive bien plus variée.
Une nouvelle espèce, récemment décrite par la communauté scientifique, illustre cette diversité. Datant de 212 millions d’années, ce lointain parent des crocodiles actuels se distingue par des caractéristiques anatomiques surprenantes. Il ne possédait aucune dent, était pourvu d’un bec, et se déplaçait sur deux pattes.
Ce spécimen a été baptisé Labrujasuchus expectatus, un nom qui lui vaut déjà le surnom de « Crocodile Sorcière ». Cette découverte vient enrichir la compréhension des écosystèmes anciens et rappelle que les ancêtres de certaines espèces contemporaines ne leur ressemblaient pas toujours de manière évidente.
L’évolution convergente au cœur du Trias
Ce nouvel animal appartient aux Shuvosauridae, une famille de reptiles aujourd’hui éteinte. D’un point de vue visuel, ses membres s’apparentaient davantage à des dinosaures théropodes aux bras courts. Ils sont pourtant issus de la branche des archosaures, celle-là même qui a conduit aux crocodiles modernes. Une filiation impossible à deviner par la simple observation de leur squelette.
Le Trias, période marquant l’aube des dinosaures, abritait de nombreuses créatures à la morphologie inhabituelle. Parmi elles, on compte l’Atopodentatus, un monstre marin en forme d’aspirateur, ou encore le Longisquama, dont l’apparence nécessite d’être vue pour être pleinement appréhendée. Le Labrujasuchus s’inscrit parfaitement dans ce bestiaire singulier.
La présence d’un bec chez cette espèce est un cas d’évolution convergente. Ce phénomène biologique se produit lorsque des animaux sans lien de parenté direct développent indépendamment des caractéristiques similaires. De nombreux autres tétrapodes ont développé un bec au fil du temps. C’est le cas des dinosaures ornithomimosaures, qui présentaient des becs très similaires à ceux des shuvosaures, bien qu’ils aient vécu plusieurs millions d’années plus tard, durant la période du Crétacé.
Bipédie et régime alimentaire : les hypothèses scientifiques

L’usage exact que le Labrujasuchus faisait de son bec reste à déterminer. Nathan Smith, auteur de l’étude et chercheur au Muséum d’histoire naturelle du comté de Los Angeles, précise la situation. « Nous ne savons pas avec certitude ce que Labrujasuchus faisait avec son bec, mais certaines études de ses parents suggèrent que les mâchoires inférieures des shuvosaures étaient relativement faibles, et ils pourraient s’être spécialisés dans la matière végétale molle, » explique-t-il, avant d’ajouter : « Seuls d’autres fossiles et de nouvelles recherches nous le diront ! »
Si l’image d’un crocodile marchant sur deux pattes est complexe à concevoir pour un être humain moderne, la réalité est que leurs ancêtres adoptaient des modes de vie très diversifiés. Certains spécimens étaient des coureurs rapides, d’autres évoluaient dans les arbres, et certains, à l’image des shuvosaures, marchaient sur deux pieds.
Alan Turner, auteur principal de l’étude rattaché à l’Université Stony Brook de New York, s’est exprimé dans une déclaration officielle. « Nous voyons une grande partie des stratégies réussies pour les animaux modernes et les dinosaures non-aviens apparaître pour la première fois au Trias, et les shuvosaures sont un excellent exemple de cette évolution convergente, » indique-t-il. Il conclut son propos en soulignant que : « La bipédie est certainement une voie unique à emprunter pour les parents des crocodiles, mais c’est une voie très fréquentée par les dinosaures et les oiseaux ultérieurs. Cela a manifestement fonctionné pour ces animaux. »
Un nom de baptême inspiré par les légendes locales

La première partie du nom scientifique de l’animal, Labrujasuchus, trouve son origine dans l’histoire régionale. Il s’agit d’une référence au « Ranchos de los Brujos », qui se traduit par le « Ranch des Sorcières ». Ce terme correspond à l’ancien nom de Ghost Ranch, le site situé à proximité du lieu où le fossile a été mis au jour.
La tradition locale rapporte que cette appellation n’était pas fortuite. Selon Nathan Smith, la légende veut que ce nom ait été une ruse employée par les éleveurs de la région. L’objectif était d’effrayer les curieux afin de les tenir éloignés des opérations de vol de bétail orchestrées par les frères Archuleta.
Ce choix sémantique reflète une volonté de la part des chercheurs de lier la découverte à son environnement d’origine. « Nous voulions faire un clin d’œil à cette histoire pittoresque, et honorer le rôle incroyable que Ghost Ranch a joué dans l’élargissement de notre vision du Trias, » déclare Nathan Smith au sujet du processus de nomination.
Une trouvaille attendue dans un gisement historique

L’ajout du terme « expectatus » pour désigner l’espèce prend racine dans la chronologie des recherches paléontologiques. Ce mot signale une forme de surprise attendue. Le spécimen se situe temporellement entre deux autres shuvosaures découverts précédemment dans la même zone géographique. Il représente un maillon intermédiaire que les équipes de recherche espéraient découvrir.
Nathan Smith détaille cette démarche scientifique : « Nous voulions également souligner le fonctionnement du registre fossile – trouver un shuvosaure du début du Trias et un autre plus tardif signifiait que nous, paléontologues, savions qu’il y en avait probablement d’autres entre les deux qui attendaient d’être découverts et décrits. » L’identification du Labrujasuchus vient donc confirmer cette déduction.
Le ranch historique qui abrite ces fouilles fait l’objet d’investigations paléontologiques depuis un siècle. L’équipe de Nathan Smith y mène des travaux continus depuis les vingt dernières années. La description du Labrujasuchus, célébrée comme une étape majeure, a fait l’objet d’une publication détaillée dans le Journal of Vertebrate Paleontology. Les chercheurs estiment qu’il reste de nombreuses autres espèces atypiques à découvrir sur les terres de l’ancien Ranch des Sorcières.
Selon la source : iflscience.com