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Guerre en Iran : le théâtre des points de presse du Pentagone ravive le spectre du Viêtnam
Crédit: SECWAR, Wikimedia Commons (Public domain)

L’ombre des conflits passés sur la communication militaire

Depuis la ville de New York, une interrogation commence à poindre dans les cercles médiatiques américains. Les observateurs se demandent si les récents points de presse matinaux du Pentagone gagneront le surnom de « folies de 8 h », en écho direct aux célèbres rendez-vous d’information qui ont marqué la période de la guerre du Viêtnam.

Entre 1966 et 1973, l’armée américaine organisait des rencontres quotidiennes avec la presse dans un hôtel de Saigon. Constatant un décalage flagrant entre les déclarations officielles et la réalité observée sur le terrain, les reporters de l’époque avaient spontanément rebaptisé ces séances de 17 heures les « 5 O’Clock Follies ». Ces épisodes historiques ont laissé une empreinte indélébile dans l’histoire du journalisme de guerre.

Ce climat d’incompréhension mutuelle symbolisait ce que Richard Pyle, alors chef de bureau d’Associated Press à Saigon, décrivait avec recul comme « la tragicomédie la plus longue jamais jouée dans le théâtre de l’absurde de l’Asie du Sud-Est ». Aujourd’hui, les points de presse occasionnels organisés à 8 heures par le Pentagone pour aborder la guerre en Iran n’ont pas encore officiellement hérité de ce surnom, mais ils semblent déjà emprunter les codes de ce même théâtre de l’absurde.

Le contraste historique : de la « Tempête du désert » à l’Irak

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credit : Russell Roederer, Wikimedia Commons (Public domain)

Bien que l’issue finale d’une opération militaire ne dépende aucunement de son porte-parole, la figure qui l’incarne reflète souvent l’atmosphère générale du conflit. L’histoire stratégique retient notamment l’image du général Norman Schwarzkopf, parfaite incarnation du succès de l’opération « Tempête du désert », déclenchée le 17 janvier 1991 pour mettre un terme à l’occupation du Koweït par l’Irak.

Placé à la tête du Commandement central américain, le militaire dirigeait les rencontres avec la presse depuis Riyad, en Arabie saoudite. L’une d’elles, tenue le 27 février 1991, a particulièrement marqué l’assistance, au point qu’un journaliste présent l’a baptisée la « Mère de tous les points de presse ». Vêtu de son treillis, un micro accroché au col et une baguette à la main, ce vétéran de la guerre du Viêtnam s’appuyait sur des cartes et des graphiques pour détailler minutieusement l’évolution de la phase terrestre de l’opération, prévue pour durer à peine 100 heures.

L’officier, à l’air bourru, ne manifestait aucune joie visible en relatant la déroute de l’armée irakienne, mais il s’exprimait avec émotion et éloquence lorsqu’il abordait le bilan des pertes américaines et alliées. Le critique de télévision du Washington Post avait d’ailleurs qualifié l’intervention d' »une performance aussi captivante que le meilleur des Hamlet ». Ce niveau d’éloge n’a pas survécu aux décennies suivantes, comme l’illustre le point de presse du 11 avril 2003 dirigé par Donald Rumsfeld, alors secrétaire à la Défense. Interrogé sur les scènes de pillages généralisés qui frappaient Bagdad après l’invasion américaine, ce dernier avait simplement rétorqué : « Des choses qui arrivent », traduction de son fameux « Stuff happens… ».

La rhétorique enflammée de la nouvelle administration

L’attitude adoptée par Donald Rumsfeld détonnait avec les enjeux du moment, sachant qu’il comptait parmi les architectes majeurs de cette invasion, pensée à l’origine pour être menée par une force militaire « légère et rapide ». Cette stratégie initiale s’était finalement révélée insuffisante pour empêcher le territoire irakien de basculer dans un chaos profond à la suite de la chute de Saddam Hussein.

L’actuel secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, affiche une posture radicalement différente face aux représentants de la presse. Chez cet ancien animateur de la chaîne Fox News, le ton n’est pas à la désinvolture, mais s’oriente vers la véhémence et la colère, une intensité qu’il manifeste physiquement en martelant ses mots et en agitant les bras face à son auditoire.

Le 4 mars dernier, le responsable gouvernemental a ainsi affirmé avec assurance devant les journalistes : « Ce n’était pas censé être un combat équitable, et ce n’est pas un combat équitable. Nous les frappons alors qu’ils sont à terre, ce qui est exactement comme cela devrait être ». Ces mots témoignent d’une communication directe, conçue pour assumer frontalement le rapport de force militaire en cours.

Tensions médiatiques et batailles d’influence

Lors de cette même intervention du 4 mars, Pete Hegseth a fermement reproché aux médias de focaliser l’attention du public sur la mort de soldats américains tombés lors d’une frappe iranienne. Affirmant au sujet des forces adverses : « Nous contrôlons leur destin », il a poursuivi son argumentaire en interpellant directement la salle de presse : « Mais dès que quelques drones passent à travers, ou que des évènements tragiques surviennent, cela fait la une. Je comprends, la presse veut seulement donner une mauvaise image du président – mais, pour une fois, essayez de rendre compte de la réalité. »

Ce climat d’hostilité frontale donne parfois l’impression que la presse représente le principal antagoniste du gouvernement dans ce conflit. Le 13 mars, le secrétaire à la Défense a qualifié de « fake news » un reportage diffusé par CNN, lequel avançait que l’administration Trump avait sous-estimé les répercussions de son offensive militaire en Iran sur le détroit d’Ormuz. Au cours de cet échange, il a livré sa propre évaluation des faits : « Pour l’instant, le seul obstacle au passage dans le détroit [d’Ormuz] vient des tirs de l’Iran sur les navires. Sinon, la navigation y est ouverte. »

Ne s’arrêtant pas à la seule contestation des faits rapportés, Pete Hegseth a ciblé la direction de la chaîne d’information en continu en déclarant : « Plus tôt David Ellison prendra les rênes de cette chaîne, mieux ce sera ». Cette remarque fait directement écho aux démarches du fils de Larry Ellison, lui-même identifié comme un grand allié de Donald Trump, visant à racheter Warner Bros. Discovery, la société mère qui détient CNN.

Le contrôle de l’image et l’exigence de gratitude

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credit : Petty Officer 1st Class Eric Brann, Wikimedia Commons (Public domain)

En multipliant ces attaques verbales contre les organes de presse, Pete Hegseth sécurise indéniablement l’approbation de Donald Trump, considéré comme le membre le plus crucial de son auditoire politique. Parallèlement à ces offensives rhétoriques, le secrétariat à la Défense veille d’une main de fer sur la représentation visuelle de son dirigeant. Le Pentagone a franchi un pas administratif en interdisant l’accès de certains points de presse sur la guerre en Iran aux photographes ayant publié des clichés antérieurs que le personnel du secrétaire a catégorisés comme « peu flatteuses ».

Le niveau de singularité de ces rencontres gouvernementales a atteint un nouveau palier le 19 mars. Ce jour-là, le secrétaire à la Défense a ajouté une déclaration inattendue à son registre officiel, frôlant l’exigence diplomatique. Face aux caméras, il a formulé la demande suivante : « Nos alliés ingrats en Europe, et même certains segments de notre presse nationale, devraient dire une chose au président Trump : merci ».

Cette injonction à la reconnaissance illustre la transformation profonde de la communication de crise au plus haut niveau de l’État américain. Face à de telles séquences, les mémoires historiques ressurgissent : à l’époque des fameuses « 5 O’Clock Follies », les journalistes qui prenaient place sur les chaises du Rex Hotel de Saigon auraient sans doute éclaté de rire en entendant de semblables propos émaner de la tribune militaire officielle.

Selon la source : lapresse.ca

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