Des scientifiques pensent que nos ancêtres mangeaient des plantes toxiques et y survivaient
Auteur: Mathieu Gagnon
Le savoir-faire méconnu de nos lointains ancêtres

Les représentations trompeuses sur les populations d’autrefois cèdent progressivement la place à une compréhension inédite. De nombreuses preuves émergentes indiquent que les communautés anciennes faisaient preuve d’une innovation remarquable. Certaines recherches vont même jusqu’à avancer l’idée que l’intelligence humaine aurait en réalité atteint son apogée il y a des milliers d’années.
Une nouvelle étude menée conjointement par des chercheurs de l’Université d’Oxford et de l’Université d’Édimbourg apporte aujourd’hui de nouveaux éléments à ce dossier. Les scientifiques démontrent que les sociétés anciennes maîtrisaient les sciences de l’alimentation avec une grande précision. Les résultats détaillés de ces travaux viennent d’être publiés dans les pages de la revue scientifique spécialisée « The Journal of Human Palaeoecology ».
L’équipe scientifique a minutieusement examiné un établissement agricole néolithique, identifié comme une communauté vivant sur des habitations sur pilotis. Ce site archéologique, nommé Ploča Mičov Grad, est situé à proximité du lac d’Ohrid, en Macédoine du Nord. Les chercheurs y ont découvert que, vers 4500 avant notre ère, les habitants détoxifiaient une culture particulièrement résistante à la sécheresse afin de la rendre propre à la consommation humaine.
La vesce amère : un végétal au cœur du régime antique
Au cœur de ces découvertes se trouve un végétal spécifique appelé « Vicia ervilia », communément désigné sous le nom de vesce amère. Les chercheurs se sont longuement interrogés sur la place que pouvaient occuper les graines, ou légumineuses, de cette plante dans le régime alimentaire des populations humaines anciennes. Ce végétal est en effet connu pour être légèrement toxique pour l’homme s’il n’est pas transformé, ce qui limite généralement son usage, même comme fourrage pour les animaux ou comme aliment de famine, une nourriture peu coûteuse et atypique consommée lors des périodes de faim extrême.
Le responsable de cette nocivité est une substance chimique bien identifiée : la canavanine. Il s’agit d’un acide aminé naturel non protéique qui agit fondamentalement comme un insecticide naturel contre les herbivores. Ce composant se retrouve dans de nombreuses plantes légumineuses, parmi lesquelles figurent la luzerne, le pois sabre et diverses espèces de vesces.
Les auteurs de l’étude décrivent les effets de cette plante sur l’organisme : « La consommation humaine de vesce amère non transformée (ou insuffisamment transformée) peut provoquer des vomissements, des problèmes digestifs et des maux de tête ». Ils précisent ensuite la méthode employée pour la rendre comestible : « Comme de nombreuses toxines sont concentrées dans le tégument de la graine et sont sensibles à la chaleur, il a été prouvé expérimentalement que des méthodes de traitement, telles que le lessivage, l’ébullition, la torréfaction et le décorticage, réduisent les toxines dans diverses légumineuses. »
Les indices archéobotaniques de la transformation alimentaire

Lors de leurs fouilles sur le site de Macédoine du Nord, les archéobotanistes ont mis au jour des indices matériels décisifs. Ils ont repéré des preuves de décorticage, c’est-à-dire le retrait du tégument recouvrant la graine de la vesce amère. Cette observation indique que la communauté antique installée dans la région consommait très probablement la plante après avoir détoxifié ses graines.
Sur le terrain, l’équipe a examiné une forte concentration de téguments de graines de légumineuses carbonisés, présentant encore leur hile, la petite cicatrice visible sur l’enveloppe de la graine. Les chercheurs ont alors envisagé deux hypothèses plausibles pour expliquer la présence de ces restes. La première supposition repose sur une potentielle infestation parasitaire, les parasites consommant régulièrement l’intérieur des légumineuses tout en laissant derrière eux les enveloppes intactes.
La seconde possibilité suggère que les humains préparaient activement la vesce amère pour s’en nourrir. Les auteurs de l’étude valident cette piste : « Les macrofossiles de légumineuses se comparaient bien aux graines de vesce amère décortiquées expérimentalement ». Ils appuient cette conclusion en expliquant : « Nous trouvons que la deuxième hypothèse, interprétant les téguments carbonisés des légumineuses comme le sous-produit du traitement, est une explication plus convaincante pour l’abondance des téguments carbonisés par rapport aux graines. »
Un contraste marquant avec nos systèmes agricoles modernes

Cette maîtrise de la transformation des plantes souligne une connaissance profonde des ressources naturelles, un savoir-faire qui résonne particulièrement au regard des pratiques agricoles contemporaines. Les données récoltées en archéobotanique offrent une perspective inédite sur l’évolution de notre nutrition et sur les choix agricoles effectués au fil des millénaires.
Les chercheurs pointent un déséquilibre majeur dans notre façon de nous nourrir aujourd’hui, caractérisé par un manque flagrant de diversité végétale. Les auteurs résument la situation en ces termes : « Bien qu’il y ait environ 30 000 plantes comestibles sur terre, une dépendance excessive à l’égard de trois cultures (riz, maïs et blé), constituant >40 pour cent de l’apport mondial en glucides, augmente la fragilité des systèmes alimentaires. »
Face à cette vulnérabilité, l’étude des périodes anciennes apporte des clés de réflexion pour élargir le spectre de nos cultures de base. L’équipe scientifique précise que l’étude des vestiges végétaux permet d’explorer d’autres modèles : « L’archéobotanique offre des aperçus sur l’utilisation passée de différents aliments végétaux, y compris des cultures mineures ou sous-utilisées. » L’une de ces alternatives alimentaires distinctes pourrait ainsi être la vesce amère.
Une plante résiliente pour sécuriser l’avenir

Personne ne cherche à échanger son riz ou son blé contre de la vesce amère dans l’immédiat. Cependant, les caractéristiques biologiques de cette légumineuse en font un candidat particulièrement intéressant pour diversifier notre système alimentaire à mesure que la planète se réchauffe.
La vesce amère se distingue par une tolérance environnementale exceptionnelle. Elle possède la capacité de croître sous de basses températures et prospère dans des sols très pauvres en nutriments. Cette robustesse naturelle signifie qu’elle ne nécessite pas d’occuper les terres cultivables les plus riches pour fournir une récolte exploitable.
Alors que le monde se trouve confronté au défi de l’instabilité alimentaire, les solutions pourraient bien émerger du passé. Dans ce contexte de variations climatiques intenses, examiner une seconde fois le régime alimentaire de nos lointains ancêtres néolithiques constitue une entreprise qui mérite toute notre attention.
Selon la source : popularmechanics.com