L’arc à flèches, l’arme secrète de l’Homo sapiens il y a 40 000 ans ? Ce que révèlent de récents tests
Auteur: Mathieu Gagnon
Le mystère des premières armes de l’Homo sapiens

Les premiers groupes d’Homo sapiens à s’implanter durablement en Europe occidentale portaient sans doute un arsenal bien plus avancé qu’imaginé. Jusqu’à présent, le consensus scientifique s’accordait sur une méthode de chasse bien précise pour ces populations de chasseurs-cueilleurs. L’hypothèse dominante supposait l’abattage de leurs proies à l’aide de fléchettes propulsées par des lance-lances, couramment appelés propulseurs.
L’histoire technologique semblait tracée selon une logique implacable. Les chercheurs supposaient généralement que les êtres humains avaient d’abord maîtrisé la lance tenue à la main, avant d’inventer le propulseur, pour finalement aboutir à la création de l’arc et des flèches selon une chronologie stricte.
De récentes expériences balistiques viennent toutefois bousculer ce scénario établi. Ces tests indiquent que l’usage de l’arc et des flèches pourrait remonter à 40 000 ans. Ces premiers humains ayant colonisé l’Eurasie occidentale représentaient le complexe technoculturel de l’Aurignacien. Ce mouvement fut un courant majeur du début du Paléolithique supérieur, restant très en vogue sur une période s’étirant d’environ 43 000 à 30 000 ans avant notre ère.
Le défi technique imposé par l’usure du temps

Étudier l’armement préhistorique constitue un défi technique d’une ampleur considérable pour les scientifiques. La raison de cette complexité réside dans la nature même des matériaux employés à l’époque. Les composants principaux de ces outils de chasse étaient en effet fabriqués à partir de matières organiques qui se sont décomposées depuis bien longtemps au contact des sols.
Les arcs, les hampes de flèches ou encore les cordes d’arc étaient conçus à partir de bois et de fibres végétales. De ce riche attirail, seules les pointes des projectiles, taillées dans des matériaux durables tels que l’os, le bois de cerf, l’ivoire ou la pierre lithique, ont traversé les millénaires. Les pointes lithiques et osseuses associées à la culture aurignacienne ont d’ailleurs été retrouvées aux quatre coins du continent européen.
Face à ces disparitions matérielles, les marques d’impact laissées sur ces fragments de pierre et d’os constituent les seuls indices concrets permettant de deviner comment ces armes étaient manipulées. Jusqu’ici, on considérait qu’elles étaient emmanchées sur des fléchettes tirées avec des propulseurs. Analyser avec précision ces motifs d’usure reste une tâche ardue pour la communauté scientifique, poussant les experts à chercher des méthodes d’investigation alternatives.
Des tirs balistiques pour percer le secret des armes

Pour éprouver la validité des théories dominantes, une équipe de chercheurs a entrepris de recréer à l’identique des pointes en os, en bois de cerf et en ivoire. Ces répliques modernes ont été calquées sur des modèles historiques exhumés lors de fouilles sur des sites datant du début du Paléolithique supérieur, situés en Espagne, en France et en République tchèque.
Une phase de test rigoureuse a ensuite été mise en place dans des conditions réelles. Les scientifiques ont mené un total de 191 expériences de tir balistique. L’objectif de cette manœuvre visait à observer très précisément les marques d’impact qui se produisaient sur ces armements osseux lorsqu’ils étaient propulsés vers une cible, tantôt lancés avec des propulseurs, tantôt décochés par des arcs.
Les tirs ont été dirigés vers des carcasses de moutons et de cerfs. Après une analyse minutieuse des résultats, les auteurs de l’étude ont découvert qu’il s’avérait purement impossible de distinguer les pointes fixées sur des flèches de celles montées sur des lances, en se basant exclusivement sur les motifs d’usure. Cette observation remet directement en question toutes les hypothèses antérieures voulant que les humains du début du Paléolithique supérieur aient eu recours exclusivement aux fléchettes et aux propulseurs.
Une remise en cause de l’évolution linéaire

La conclusion des experts invite à une révision des paradigmes archéologiques. « Nos résultats montrent que nous ne pouvons pas exclure les pointes, qui sont tirées par des arcs, lorsque nous interprétons les pointes de projectiles osseux ni supposer que toutes ont été tirées en utilisant des propulseurs », écrivent les chercheurs dans leur rapport officiel.
Dans le prolongement de cette réflexion, ils formulent une nouvelle proposition. Ils avancent l’idée que « les équipements de chasse aurignaciens représentent des technologies d’armement diverses qui incluent possiblement à la fois le propulseur avec lance et l’arc avec flèches dès le début du Paléolithique supérieur. » Pour étayer cet argument, l’équipe souligne que l’Aurignacien se caractérise par une diversité croissante des pointes de projectiles. Cette variété reflèterait de nombreuses méthodes d’emmanchement et de systèmes de lancement différents.
Le contexte géographique et historique éclaire cette ingéniosité technique. C’est à cette période précise que les humains ont commencé à se répandre à travers l’Eurasie et l’Océanie. Au cours de leurs migrations, ils ont été confrontés à une multiplicité d’environnements inédits et à des ressources en gibier variées. S’adapter à ces nouveaux territoires exigeait impérativement le développement de multiples stratégies de chasse et d’armes diverses. Forts de ces éléments, les auteurs de l’étude mettent en garde contre les récits tout tracés impliquant une « évolution technologique linéaire », arguant au contraire que les chasseurs-cueilleurs aurignaciens auraient pu utiliser une grande variété d’armes de chasse de manière tout à fait simultanée.
Une certitude encore difficile à établir
L’enthousiasme généré par cette reconstitution balistique inédite s’accompagne toutefois d’une indispensable réserve scientifique. Les méthodes expérimentales offrent de nouvelles perspectives fascinantes, mais les chercheurs eux-mêmes invitent à la prudence lors de l’interprétation finale de ces découvertes historiques.
Une distance critique s’impose face à l’analyse des vestiges matériels laissés par le passé. L’équipe de recherche admet cette limite technique avec une totale transparence documentaire : « en l’absence de preuves directes telles que des crochets de propulseur ou des composants périssables de la technologie de l’arc et de la flèche, il est difficile de déduire avec certitude le type de projectile à partir de la seule armature osseuse jetée. »
L’ensemble de cette documentation scientifique a fait l’objet d’une publication détaillée dans les colonnes de la revue spécialisée iScience. L’enquête reste donc ouverte pour les paléontologues et les archéologues. Le sol européen et les archives sédimentaires n’ont vraisemblablement pas fini de révéler toute l’étendue du savoir-faire technique déployé par nos lointains ancêtres.
Selon la source : iflscience.com