Des scientifiques pensent que les enfants pourraient détenir la clé pour comprendre la mort
Auteur: Mathieu Gagnon
Un silence étonnant autour des plus jeunes

La mort est une composante inévitable de la vie, un horizon partagé par tous. Pourtant, lorsque les scientifiques tentent de décortiquer le phénomène très répandu des frôlements avec le non-être, un segment entier de la population est régulièrement écarté de la discussion. Les enfants vivent eux aussi ces moments à la frontière du vivant, survivant à une maladie, une blessure, un accident ou une affection grave.
Ces épisodes, souvent désignés sous le terme d’expériences de mort imminente ou EMI, frappent les plus jeunes tout comme les autres tranches d’âge. Une nouvelle étude publiée dans la revue scientifique Psychology of Consciousness: Theory, Research, and Practice soulève un paradoxe étonnant. Très peu de chercheurs prennent le temps de s’entretenir avec cette tranche d’âge si particulière.
Cette absence de dialogue prive la communauté scientifique d’une source d’informations précieuse. Les jeunes patients offrent des perspectives uniques, capables d’éclairer les experts qui explorent les profondeurs et les mystères de la conscience humaine.
Quarante années de recherche passées au crible

Pour mesurer l’ampleur de cette mise à l’écart, une équipe de spécialistes s’est plongée dans les archives médicales. Sous la direction de Donna Thomas, chercheuse à l’Université de Lancashire, et de Graeme O’Connor, diététicien pédiatrique au Great Ormand Street Children’s Hospital de Londres, une vaste revue de la littérature a été menée. Ils ont scruté les travaux publiés sur une période de près de quarante ans, s’étalant de 1983 à 2020.
Leurs conclusions dressent un constat sans appel sur la méthodologie de la recherche contemporaine. Sur l’ensemble des études explorant spécifiquement les EMI au cours de ces quatre décennies, seules huit d’entre elles ont directement inclus des enfants. Cette proportion infime révèle un véritable point aveugle dans la collecte des témoignages.
« La plupart des affirmations faites sur les EMI sont basées sur des recherches approfondies menées auprès d’adultes, les enfants étant laissés en marge du domaine, malgré la valeur de l’implication des enfants », ont écrit les auteurs. « Nous convenons que les études sur les EMI chez les enfants sont extrêmement limitées par rapport à celles chez les adultes, et que les enfants doivent être sortis des notes de bas de page du domaine pour comprendre à quel point leurs EMI sont similaires ou différentes de celles des adultes. »
Les caractéristiques fondamentales qui défient la science

Les expériences de mort imminente existent probablement depuis l’aube de la conscience elle-même. Les scientifiques ont toutefois attendu ces cinquante dernières années pour commencer à les utiliser comme un outil permettant de sonder les rouages internes de l’esprit. Les premières études menées à la fin des années 1970 et au début des années 1980 ont immédiatement attiré l’attention, car le vécu d’un frôlement avec la mort semblait entrer en conflit avec notre compréhension de l’époque concernant le fonctionnement du cerveau.
Au fil des décennies, les différentes recherches ont permis de compiler ce que Donna Thomas et Graeme O’Connor appellent les caractéristiques fondamentales des EMI. Ces dernières incluent des sentiments de paix profonde, des sensations de sortie du corps, des passages en revue de la vie passée, ou encore des sensations similaires au fait de voyager à travers un tunnel.
« Les EMI dépassent le pouvoir explicatif des modèles actuels de la conscience, remettant en question les explications physicalistes et matérialistes dominantes selon lesquelles la conscience émerge du cerveau », écrivent les auteurs. « Certains scientifiques élargissent le champ d’explication des EMI, suggérant que l’esprit pourrait être non local au cerveau, justifiant des explications ontologiques plus larges de la nature de la conscience pour expliquer les EMI. »
Une approche novatrice par le jeu et l’art

Dans le cadre de leur analyse, les auteurs ont remarqué que les enfants rapportaient certaines caractéristiques fondamentales similaires à celles des adultes. Ils décrivent eux aussi des tunnels, des lumières vives, ainsi que des sensations de sortie du corps. Ces récurrences ont poussé les chercheurs à aller plus loin sur le terrain de l’expérimentation clinique.
Pour leur propre étude pilote menée en 2024, ils ont sélectionné sept enfants ayant survécu à un arrêt cardiaque. Ces jeunes patients étaient tous pris en charge au sein d’une unité de soins intensifs pédiatriques. Afin de recueillir leurs témoignages sans les orienter, l’équipe a dû adapter sa méthode d’approche.
Plutôt que d’utiliser les questions directes qui caractérisent la plupart des entretiens sur les EMI avec des adultes, les chercheurs ont privilégié des approches fondées sur les arts et le jeu. Cette stratégie a permis aux enfants de s’exprimer avec leurs propres outils, ouvrant la voie à des récits spontanés et détaillés.
Des témoignages bruts pour éclairer l’avenir

Les récits recueillis auprès de ces jeunes patients révèlent une différence frappante par rapport aux descriptions classiques. Leurs expériences n’incluent pas toutes les marques de fabrique que l’on retrouve dans les EMI rapportées par des adultes. Dans les descriptions des enfants, il n’y a aucune trace de passage en revue de la vie, ni de messages délivrés par des proches disparus.
La culture et la religion jouent un rôle infime, voire inexistant, dans leurs réponses. Cette absence de filtres amène les auteurs à affirmer que l’EMI d’un enfant peut être beaucoup plus brute, ou tout du moins libre de tout biais culturel, religieux ou expérientiel. Ces éléments constituent, selon eux, des données extrêmement précieuses pour les recherches à venir.
Percer les secrets de ces expériences pourrait nous aider à mieux appréhender la conscience, une entreprise qui nécessitera davantage de données. Heureusement, les techniques de réanimation devenant de plus en plus avancées, il est probable qu’un nombre croissant de personnes vivront ces événements, augmentant ainsi le vivier de données. Face à ces vies sauvées, les chercheurs n’ont qu’un seul plaidoyer : pensez aux enfants.
Selon la source : popularmechanics.com