Des géants de l’ère glaciaire découverts dans la grotte de Bender remettent en question les données climatiques du plateau d’Edwards
Auteur: Mathieu Gagnon
Une découverte majeure sous le plateau d’Edwards

Une étude récente vient bouleverser la compréhension des anciens écosystèmes du Texas. Le docteur John Moretti, chercheur à l’université du Texas, et le spéléologue local John Young ont mis au jour les restes d’une mégafaune datant de l’ère glaciaire. Cette découverte révèle un environnement jusqu’alors inconnu qui prospérait autrefois sur le plateau d’Edwards.
Les fouilles ont permis d’identifier plusieurs espèces surprenantes, parmi lesquelles un genre de tortue géante appelé Hesperotestudo, ainsi qu’un grand pampathère ressemblant à un tatou, scientifiquement nommé Holmesina septentrionalis. Les résultats de ces travaux inédits ont été officiellement publiés dans la revue scientifique Quaternary Research.
Ces ossements offrent un aperçu nouveau sur la biodiversité de la région durant le Pléistocène. La mise au jour conjointe de ces spécimens invite la communauté scientifique à reconsidérer les modèles climatiques de cette zone géographique, restés largement incontestés jusqu’à présent.
L’exploration complexe de la grotte de Bender

La grotte de Bender se situe dans le comté de Comal, au Texas. Bien qu’elle ait été explorée et cartographiée par des spéléologues du début des années 1990 jusqu’à nos jours, elle n’avait jamais fait l’objet d’une véritable investigation scientifique. Elle appartient à la catégorie des grottes aquatiques, des formations géologiques qui abritent des rivières et des ruisseaux souterrains actifs.
« Il y a beaucoup d’autres grottes aquatiques ici, rien que dans le centre du Texas, et aucune d’entre elles n’a été officiellement étudiée par des paléontologues. », a précisé le Dr Moretti. Le site de Bender possède trois entrées connues sous forme de dolines. La première est actuellement bouchée par des débris naturels et des déchets historiques. Les dolines numéro 2 et 3 ont été dégagées par d’autres spéléologues, la seconde servant d’entrée principale pour l’expédition.
L’accès aux précieux fossiles nécessite une progression particulièrement technique. Après une descente d’environ 11 mètres sous la surface, la doline s’élargit pour former des fissures allongées sous la terre. Il faut ensuite naviguer à travers un passage étroit qui finit par croiser le cours du ruisseau souterrain. Une fois à l’intérieur, les chercheurs ont dû utiliser des masques et des tubas pour nager et récupérer certains vestiges submergés.
Une cohabitation animale qui défie les archives climatiques

Parmi la faune du Pléistocène retrouvée dans la grotte figuraient des restes de mammouths, de bisons, de chevaux et de chameaux (Camelops). Ces espèces sont relativement communes dans la région environnante. L’attention des chercheurs s’est toutefois arrêtée sur deux autres spécimens appartenant à un groupe de mégafaune qui n’était pas censé se trouver dans cette zone, en raison d’un habitat ou d’un climat jugé inapproprié.
Il s’agit de la tortue géante éteinte (Hesperotestudo) et du pampathère (Holmesina septentrionalis). Les précédentes études portant sur la mégafaune du centre du Texas décrivaient la région comme une étendue de prairies ouvertes, sèches et fraîches. Or, ce type de paysage s’avère totalement inadapté à la survie des tortues et des pampathères, dont la présence suggérerait plutôt un environnement forestier, humide et chaud. Cette contradiction remet en question toutes les autres archives climatiques de la région pour cette période.
« Les fossiles des nouveaux taxons présentent les mêmes modèles de préservation que les taxons plus communs (par exemple, le bison, le cheval, le chameau). Les fossiles des nouveaux taxons semblent également se superposer à ceux des taxons communs en termes de distribution spatiale à travers le réseau de grottes. Les deux pistes de preuves offrent un certain soutien à l’idée que l’assemblage global de taxons communs et nouveaux pourrait représenter une faune contemporaine. », a expliqué le Dr Moretti, en soulignant que la datation de ces restes fauniques reste pour le moment provisoire.
Le défi de la datation et l’hypothèse interglaciaire

Dater ces découvertes représente un défi majeur pour les paléontologues. Une première tentative de datation au radiocarbone (17 330–17 030 cal BP) prélevée sur un fossile lié au stade isotopique marin 2 (MIS 2) est probablement incorrecte. Cette erreur serait due à une contamination géochimique ayant altéré la date, faisant paraître l’échantillon plus jeune ou plus vieux qu’il ne l’est en réalité.
Face à cette impasse, les chercheurs ont utilisé une technique statistique appelée analyse de classification hiérarchique. Ils ont comparé les espèces de la mégafaune trouvées dans la grotte de Bender avec celles identifiées dans d’autres sites du Pléistocène supérieur à travers le Texas. Les résultats indiquent que les fossiles datent vraisemblablement du MIS 3 ou du MIS 5, ce dernier étant le candidat le plus probable.
« Le stade isotopique marin 5 est communément appelé le dernier interglaciaire. Il s’agissait d’un intervalle caractérisé par un climat mondial chaud il y a entre environ 71 000 et 130 000 ans. La partie la plus chaude de cet intervalle (MIS 5e), il y a environ 112 000 à 130 000 ans, a été l’un des moments les plus chauds des 200 000 dernières années. », a expliqué le Dr Moretti. Il a ajouté : « Nous comprenons que l’Amérique du Nord aurait été plus chaude pendant cet interglaciaire, par rapport aux intervalles glaciaires plus froids. Cela aurait permis aux animaux qui préfèrent les températures chaudes d’être plus répandus, par rapport aux intervalles glaciaires. Ces animaux incluraient les tortues géantes, les alligators, les tatous géants, ainsi que leurs parents glyptodontes et pampathères. »
Perspectives futures pour le plateau d’Edwards

Les chercheurs soulignent que l’analyse par classification est un outil exploratoire et ne constitue pas une réponse définitive. Si l’hypothèse est prouvée, l’assemblage fossile de la grotte de Bender représenterait l’un des très rares sites datés de cette période. « Les sites de cet âge sont relativement rares, et la période entière est hors de portée de la datation au radiocarbone, ce qui signifie que même lorsque nous trouvons ces sites, il est difficile de dater les fossiles associés. », a précisé le Dr Moretti.
Malgré ces obstacles, la dynamique de recherche est relancée. « La grotte de Bender est passionnante car elle nous donne un nouvel élan pour explorer cette période et tester des idées sur la distribution géographique et temporelle des animaux, des habitats et des modèles de température et d’humidité associés. », s’enthousiasme le paléontologue. L’étude de ces cavités submergées pourrait redéfinir la compréhension paléoclimatique de toute la région.
Le Dr Moretti a détaillé la suite des opérations : « Je travaille dans de multiples autres grottes aquatiques dans le Texas Hill Country, et elles présentent des modèles similaires, à la fois en termes de préservation des fossiles et d’apparition de nouveaux taxons. Ces similitudes dans la taphonomie et la biodiversité suggèrent que ce que nous apprenons de la grotte de Bender va nous aider à comprendre les assemblages fossiles dans les grottes aquatiques au sens large, du moins au sein du plateau d’Edwards dans le centre du Texas. » Pour affiner les dates, l’équipe prévoit d’utiliser la datation U-Th des spéléothèmes associés aux fossiles, ainsi que la datation par les séries de l’uranium et la résonance paramagnétique électronique sur les dents de mammifères, offrant ainsi une image plus claire de l’âge de ces vestiges.
Selon la source : phys.org