Nous avons trouvé un moyen de transformer les excréments d’oie du Canada en aliment pour poulets et en engrais agricole
Auteur: Mathieu Gagnon
Une présence urbaine qui soulève de nouveaux défis écologiques
Les bernaches du Canada sont décrites par certains observateurs comme « de véritables gangsters de la vie réelle ». Ces oiseaux de grande taille se distinguent par leur audace et leur forte capacité d’adaptation, ce qui leur permet de prospérer dans les paysages urbains. Partout où ces volatiles s’installent, ils laissent derrière eux une signature visuelle bien spécifique sous la forme d’excréments verts en forme de cigare.
Au cours des trois dernières décennies, la population de ces oiseaux s’est développée rapidement dans de nombreuses villes nord-américaines. Cette expansion s’explique par des environnements urbains particulièrement favorables, offrant une nourriture abondante issue des pelouses, des sites de nidification sûrs, un nombre restreint de prédateurs, tout en bénéficiant de mesures de conservation actives de la part des autorités.
S’il est indéniable que ces oies sont adorables, leur présence en grand nombre devient une nuisance pour les municipalités. Elles occasionnent des dommages aux cultures et entrent en compétition avec d’autres oiseaux aquatiques. Leurs déjections, peu agréables sous la semelle, transportent divers agents pathogènes. Ces derniers contaminent les espaces verts et peuvent même conduire à un effondrement écologique des plans d’eau. Sachant qu’une seule bernache peut déféquer toutes les 20 minutes, le volume quotidien produit par des centaines ou des milliers de ces animaux atteint des proportions massives. Pourtant, presque aucun effort n’avait été entrepris pour trouver un usage bénéfique à ces déchets jusqu’à une récente étude publiée dans le Journal of Environmental Management. Les chercheurs y suggèrent d’utiliser ces excréments pour créer une source de protéines destinée à l’alimentation animale ainsi qu’un engrais, en s’appuyant sur l’un des champions du recyclage de la nature : la mouche soldat noire.
Une expérience inédite impliquant la mouche soldat noire

Les larves de la mouche soldat noire sont réputées dans le monde scientifique pour leur capacité remarquable à consommer et à décomposer la matière organique. Cette aptitude a déjà été largement documentée pour le traitement de divers résidus, y compris les déchets animaux provenant des exploitations agricoles. En revanche, ces insectes n’avaient encore jamais fait l’objet de tests sur les excréments spécifiques de la bernache du Canada.
Pour mener à bien cette évaluation, les chercheurs ont nourri les larves avec trois régimes alimentaires distincts. Le premier groupe a reçu un mélange standard riche en nutriments, composé de maïs, de blé et de luzerne, servant de régime de contrôle. Le deuxième groupe a consommé une combinaison de ce même mélange nutritif associé à des fientes de bernache. Enfin, le troisième groupe a été soumis à un régime exclusivement constitué d’excréments de ces oiseaux.
Afin d’affiner l’analyse, l’équipe a intégré une variable supplémentaire au protocole expérimental en stérilisant une partie des matières fécales. L’objectif de cette manipulation ciblée visait à déterminer si les micro-organismes naturellement présents dans les excréments exerçaient une influence sur l’efficacité de la digestion de l’insecte.
Des larves transformées en une nouvelle source d’alimentation

Les résultats obtenus lors de cette expérimentation se sont révélés particulièrement surprenants pour les scientifiques. Il s’avère que l’insecte parvient à accomplir l’intégralité de son cycle de vie en se nourrissant uniquement d’excréments de bernache du Canada, réussissant à consommer un peu plus de la moitié de ces déchets. En contrepartie de ce régime strict, l’insecte présente une taille corporelle réduite et une durée de vie plus courte, un compromis qui ne pose aucun problème technique puisque la mission de décomposition est remplie.
Les observations ont également mis en évidence que les larves grandissent plus rapidement et atteignent un poids supérieur lorsque les fientes ne sont pas stérilisées. Cette différence indique clairement que les microbes contenus dans les déjections offrent un avantage significatif pour le développement de l’insecte. Mieux encore, les larves nourries avec la combinaison de fientes et d’aliments riches en nutriments ont présenté une croissance supérieure à celles ayant consommé uniquement l’aliment de contrôle, tout en atteignant une condition physique similaire au stade adulte.
Ces données ouvrent des perspectives concrètes pour la mise en place d’un système de traitement des déchets organiques à grande échelle. Les excréments de bernaches pourraient ainsi être collectés dans les parcs de la ville ou les espaces verts, puis acheminés vers une installation spécialisée pour nourrir les larves. Ces dernières constitueraient ensuite une source de protéines destinée à l’alimentation de la volaille et à l’aquaculture, le tout dans une approche circulaire de « surcyclage » appliquée à la gestion des déchets urbains.
La production d’un fertilisant aquatique de haute qualité

Le processus de digestion larvaire ne produit pas seulement des protéines destinées aux animaux, il génère un résidu organique spécifique appelé frass. Ce frass issu de la mouche soldat noire a déjà fait l’objet de tests approfondis dans le cadre de plusieurs études scientifiques antérieures. Ces travaux se sont principalement concentrés sur des cultures terrestres, pour lesquelles l’application de ce résidu a permis d’améliorer significativement la croissance et le rendement global des plantes.
Dans le prolongement de leurs recherches, les scientifiques ont choisi d’évaluer le potentiel du frass produit à partir des déjections de bernache du Canada en tant qu’engrais pour les lentilles d’eau. Il s’agit d’une plante aquatique à croissance rapide dotée d’une forte teneur en protéines, dont les applications industrielles s’étendent de l’alimentation animale à la production de biocarburants, en passant par le traitement des eaux usées.
L’expérience s’est appuyée sur la comparaison de trois fertilisants potentiels appliqués aux lentilles d’eau. Le premier élément, agissant comme contrôle, prenait la forme d’une solution idéale réunissant tous les nutriments nécessaires au développement optimal de la plante. Le deuxième fertilisant était constitué de fientes de bernache non traitées, tandis que le troisième reposait sur le frass obtenu après la digestion par les larves. Les relevés ont montré que la croissance des lentilles d’eau augmentait de 30 pour cent avec le frass par rapport à l’engrais de contrôle. Les racines des plantes cultivées avec cette matière se sont révélées plus petites que celles cultivées dans les excréments bruts. Cette morphologie constitue une réaction végétale typique face à un environnement enrichi, où les racines accèdent facilement aux nutriments sans avoir besoin de s’étendre.
Vers une économie circulaire à l’échelle industrielle

La création d’installations de traitement des déchets basées sur l’activité des insectes n’est pas une projection théorique, car de telles infrastructures fonctionnent déjà à l’échelle industrielle. Par exemple, l’entreprise québécoise Entosystem, spécialisée dans la production de protéines d’insectes destinées aux animaux de ferme et domestiques, emploie massivement la mouche soldat noire pour transformer des déchets alimentaires et organiques en protéines et en engrais.
Le secteur compte d’autres acteurs majeurs, à l’image de la société de biotechnologie Oberland Agriscience en Nouvelle-Écosse, qui exploite ces larves en les associant à des technologies de pointe comme l’intelligence artificielle et la robotique. Du côté de la Saskatchewan, le centre de recherche et de démonstration NRGene réalise actuellement des tests sur cette même mouche dans le but d’optimiser la conversion des déchets en protéines à un niveau industriel. Ces exemples démontrent la viabilité technique d’un modèle économique centré sur les insectes.
Des systèmes technologiques équivalents pourraient être déployés pour revaloriser les déjections de bernaches, évitant l’envoi de ces matières vers des sites d’enfouissement ou des installations traditionnelles de gestion des déchets. La matière brute est ainsi convertie en ressources précieuses pour l’industrie agroalimentaire : les larves nourrissent les volailles ou les poissons, pendant que le frass fertilise une variété de cultures. Cette méthode respectueuse de l’environnement requalifie un conflit persistant avec la faune urbaine en une véritable opportunité. Elle participe activement au développement d’une économie circulaire durable dans laquelle les matières résiduelles sont systématiquement réutilisées, recyclées ou transformées en nouvelles ressources.
Selon la source : theconversation.com