Une remise en question du modèle neuronal classique

Chaque agent conversationnel et chaque système de conduite autonome repose sur un fonctionnement fondamentalement identique. Des capteurs collectent l’information, des couches de traitement la transmettent vers le haut, puis une étape finale valide et exécute le choix. L’intégralité de cette architecture séquentielle a été calquée sur la manière dont les neuroscientifiques imaginaient le fonctionnement du cerveau humain jusqu’à aujourd’hui.
Pendant des années, le monde de la recherche a décrit la prise de décision organique comme une véritable course de relais. Selon cette théorie, les signaux sensoriels gravissent une hiérarchie neuronale pour terminer leur ascension dans le cortex frontal, le lieu exclusif où le choix s’opère. Les régions primaires se contentent de détecter, tandis que les régions tardives décident. Une observation récente impliquant des souris naviguant dans un couloir grâce à deux moustaches vient de compliquer considérablement ce récit établi.
Des signaux liés à la prise de décision sont apparus là où personne ne les attendait, profondément enfouis dans la région cérébrale qui gère le sens du toucher, bien avant que l’information n’atteigne les zones traditionnellement créditées pour formuler des choix. Des indices troublants avaient déjà fait surface dans divers enregistrements, suggérant que les zones sensorielles primaires suivaient les choix et non pas uniquement les stimuli physiques. Ces signaux paraissaient alors si faibles et clairsemés qu’ils étaient facilement écartés par la communauté scientifique, qui les considérait comme de simples bruits de fond liés aux mouvements de l’animal.
Réalité virtuelle tactile : l’expérience des moustaches

Yurii Vlasov, titulaire d’un doctorat et professeur d’ingénierie électrique et informatique à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign (UIUC), apporte aujourd’hui une réponse beaucoup plus claire, en étroite collaboration avec l’étudiant diplômé Alex Armstrong. Leur approche expérimentale a forcé l’émergence d’une conclusion inédite. La question posée par l’équipe était simple : en réduisant l’entrée sensorielle à son strict minimum, une véritable décision prend-elle forme dès le premier endroit où le toucher atteint le cortex ? La réponse observée est positive.
Habituellement, les souris subissent des semaines d’entraînement rigoureux pour accomplir des tâches de décision perceptuelle. Elles restent assises, la tête immobilisée, et tapotent sur des objets pour obtenir de l’eau en récompense. L’équipe du professeur Vlasov a pris une direction diamétralement opposée en construisant une réalité virtuelle tactile. Ce dispositif complexe prend la forme d’une sphère flottante sur laquelle le rongeur court librement, couplée à des murs motorisés qui réagissent en temps réel à ses propres mouvements.
Les chercheurs ont ensuite coupé toutes les moustaches de l’animal, à l’exception d’une seule paire correspondante, nommée les moustaches C2. La souris devait alors déchiffrer la totalité de son environnement à travers ces deux fins poils, sans aucune autre aide extérieure. En l’espace de seulement trois ou quatre sessions d’habituation, les animaux parvenaient à naviguer dans ce couloir virtuel avec une précision avoisinant les 80 %. L’expérience ne comportait aucune récompense d’entraînement ni aucun protocole de façonnage. Ce comportement de navigation s’est manifesté de façon purement naturelle.
Plongée dans les colonnes en tonneau du cortex

Chaque moustache de la souris est directement reliée à sa propre zone sur la carte du cortex. Chez ce rongeur, ces zones spécifiques portent le nom de colonnes en tonneau. La colonne correspondant à la moustache C2 se situe à l’intérieur du cortex somatosensoriel primaire, également appelé wS1, qui constitue le tout premier point d’arrêt des signaux tactiles provenant de cet appendice. Pendant que les souris se déplaçaient sur la sphère, les scientifiques ont fait glisser des réseaux d’électrodes extrêmement denses à travers cette colonne précise, enregistrant simultanément des centaines de neurones sur l’ensemble des couches de cette zone.
Cette densité d’enregistrement microscopique constitue la clé de la découverte. Des études plus anciennes ne prélevaient des données que sur quelques cellules à la fois. Les schémas d’activité qui émergent à travers toute une population neuronale restent logiquement invisibles à une si petite échelle. Ce qui est apparu sur les moniteurs de l’équipe ne correspondait absolument pas au rôle standard historiquement attribué à une zone sensorielle. Les impulsions électriques ne se contentaient pas de signaler à quel moment ou à quel endroit le mur touchait la moustache. Elles suivaient scrupuleusement la direction que la souris s’apprêtait à prendre.
Au début de chaque approche du mur, l’activité neuronale semblait dispersée, avec des centaines de neurones s’activant dans toutes les directions. Ce schéma visuel est la signature typique d’une région qui ne fait rien d’autre que percevoir. Ce chaos apparent s’est ensuite effondré de manière brutale. En une fraction de seconde, la quasi-totalité de la population neuronale s’est verrouillée ensemble, grimpant de manière parfaitement synchronisée le long d’une seule dimension. Lors du franchissement d’un seuil précis, la souris a tourné. Les théoriciens prédisent depuis longtemps ce type de schéma, où les preuves sensorielles s’accumulent régulièrement jusqu’à atteindre un point de bascule qui déclenche un choix. Les manuels de référence affirment cependant que ce point de bascule devrait se situer beaucoup plus tard dans le circuit cérébral, dans les régions prémotrices ou frontales. Jusqu’à cette expérimentation, l’ascension complète d’une décision se déroulant à l’intérieur d’une seule colonne sensorielle n’avait jamais été capturée avec un tel niveau de détail.
L’importance des boucles de rétroaction

Cette activité hautement synchronisée semblait façonnée par des signaux renvoyés en continu depuis des régions cérébrales dites supérieures. Les chercheurs affirment que ce schéma correspond parfaitement à l’envoi d’informations vers le bas par des zones de haut niveau, et ce pendant que le sens du toucher est encore en plein processus de traitement. L’image classique de la course de relais linéaire s’effondre face à cette réalité anatomique.
Le traitement des données lié à la prise de décision semble transiter par des boucles de rétroaction complexes plutôt que par une marche rectiligne et ascendante allant de la sensation pure vers la décision finale. L’information se réverbère constamment entre les différentes couches et régions avant qu’un choix d’action ne se fixe définitivement. En termes simples, la partie du cerveau dédiée à la fonction de « sensation » et celle dédiée à la « réflexion » effectuent le même travail de manière simultanée, en communiquant dans les deux sens sans interruption.
L’étude présente néanmoins certaines limites que les auteurs invitent à considérer. Les résultats obtenus proviennent de souris et non d’êtres humains, tandis que les enregistrements physiques se limitaient strictement à une seule colonne corticale. La rétroaction en provenance des régions cérébrales supérieures a été déduite de l’analyse du modèle d’activité de la zone wS1, elle n’a pas été mesurée de façon directe dans ces dites régions. La question de savoir si la même dynamique s’applique à la perception tactile humaine ou à nos autres sens reste une hypothèse qui doit encore être établie par de futures recherches. Pour le milieu scientifique, ce résultat vient en tout cas clore un long débat conceptuel. L’activité liée à la décision dans le cortex sensoriel primaire n’est en rien un faible effet secondaire du mouvement moteur ou de l’attention. Elle fait partie intégrante du calcul décisionnel profond, et elle intervient très tôt dans le processus.
Vers une révision de la médecine et de l’intelligence artificielle

Yurii Vlasov se définit avant tout comme un ingénieur. Il soutient depuis de nombreuses années que le mode de calcul cérébral diffère fondamentalement des capacités de l’intelligence artificielle actuelle. La majeure partie des grands systèmes d’intelligence artificielle fonctionnent de manière unidirectionnelle (feed-forward), l’information circulant dans un seul sens sans aucune boucle structurelle permettant de renvoyer une influence en arrière. Cette différence majeure d’architecture se reflète directement dans la consommation d’énergie des deux systèmes.
Les cerveaux biologiques fonctionnent avec une puissance d’environ 20 watts. Les grands modèles d’intelligence artificielle, à l’inverse, consument des mégawatts pour accomplir un travail paradoxalement beaucoup moins flexible, comme l’ont explicitement souligné des analyses récentes portant sur la demande énergétique exponentielle de ces modèles. Yurii Vlasov résume cette perspective technique en affirmant : « Nous voulons apprendre d’un milliard d’années d’évolution ». Cette architecture en boucle constante, observée à l’intérieur d’une seule colonne corticale, lui apparaît comme un indice vital, digne d’être copié par les ingénieurs de demain.
Cette observation change radicalement la géographie des recherches concernant les racines de la perception. Les troubles médicaux liés au toucher, comme la douleur chronique, la neuropathie ou certains syndromes complexes liés aux accidents vasculaires cérébraux, pourraient s’entremêler intimement avec les circuits de décision d’une manière qui n’avait encore jamais été cartographiée par les médecins. Du côté du développement technologique, la leçon s’avère profondément structurelle pour l’IA. Les futurs réseaux de neurones artificiels efficaces, capables de raisonner sans brûler l’équivalent énergétique d’une petite ville, nécessiteront l’intégration native de boucles de rétroaction dès leur conception initiale. Les décisions humaines, en fin de compte, n’attendent pas qu’une partie du cerveau spécifiquement dédiée à la « réflexion » prenne le relais. Elles sont déjà à l’œuvre dans les parties exactes qui ressentent la sensation physique, conclut l’étude parue en détail dans la revue scientifique PNAS.
Selon la source : earth.com