L’une des plus anciennes villes du monde défie les règles de l’histoire et éclaire le XXIe siècle
Auteur: Mathieu Gagnon
Le paradoxe des premières villes et l’exception inattendue

Un avertissement singulier entoure cette découverte archéologique : les milliardaires ne souhaitent sans doute pas que vous lisiez ces lignes. Lorsque les anciennes villes ont commencé à s’étendre, les inégalités ont suivi exactement la même trajectoire ascendante. La construction de grandes civilisations exigeait généralement que les populations concentrent le pouvoir. Cette inévitable centralisation entraînait presque toujours une concentration des richesses entre quelques mains privilégiées.
Cette observation factuelle est régulièrement mise en évidence par les historiens lorsqu’ils étudient la croissance des établissements urbains de l’ère néolithique. La règle semblait alors immuable sur tous les continents, liant intrinsèquement le développement des sociétés à l’appauvrissement d’une partie de leurs membres.
Une anomalie majeure vient pourtant bouleverser cette certitude solidement ancrée. L’une des villes les plus anciennes et les plus florissantes du monde antique n’a absolument pas respecté ces règles d’évolution urbaine, prouvant qu’un autre modèle architectural et social était possible.
L’empreinte urbaine monumentale du « Mont des Morts »

Connue sous le nom de Mohenjo-daro, ce qui se traduit littéralement par le « Mont des Morts », cette métropole imposante fut l’une des grandes cités de l’ancienne civilisation de la vallée de l’Indus. Ses impressionnants vestiges se dressent aujourd’hui dans la région qui correspond à l’actuelle province pakistanaise du Sind, située dans le sud-ouest du pays.
Érigé méticuleusement au fil des siècles durant la période de l’âge du bronze, le site s’étend sur une superficie colossale de 240 hectares, soit l’équivalent de 593 acres. Cette ampleur témoigne d’une maîtrise territoriale exceptionnelle pour une civilisation de cette époque.
L’organisation des lieux révèle une planification civique hors du commun. L’espace urbain est structuré autour d’une collection remarquablement agencée de pâtés de maisons. Les fouilles ont mis au jour des centres civiques, des bains publics vastes, des pôles culturels effervescents et des collèges. L’infrastructure comprenait un grand grenier à grains et allait jusqu’à intégrer un système de drainage particulièrement élaboré, garantissant l’hygiène au cœur de la cité.
Une réduction inexpliquée de la fracture sociale

Une récente étude menée par des archéologues de l’Université de York a cartographié de manière exhaustive la croissance de Mohenjo-daro. Leurs travaux couvrent la période de développement de la cité, comprise entre 2600 avant notre ère et 1900 avant notre ère, une fenêtre temporelle qui précède de peu son abandon pur et simple, dont les causes restent mystérieuses.
Contre toute attente, les chercheurs ont découvert que les différences de superficie entre les habitations les plus vastes et les plus modestes se sont réduites au fur et à mesure que le temps passait. Ce phénomène singulier suggère que l’écart entre les personnes riches et les habitants pauvres a effectivement diminué à mesure que la ville poursuivait son développement urbain.
Les conclusions du document de recherche, publié dans la revue scientifique Antiquity, posent un constat clair : « Le niveau global d’inégalité économique à Mohenjo-daro est inférieur aux mesures comparables des premières villes de la même époque – mais plus important encore – l’inégalité économique a diminué au fil du temps ». Les scientifiques précisent la mécanique spatiale à l’œuvre : « Concurremment, un développement intense s’est produit le long des rues de Mohenjo-daro, suggérant un lien entre la réduction des inégalités et la gouvernance de la ville. »
Le basculement destructeur des autres civilisations antiques

Ce modèle d’évolution s’avère totalement atypique dans le cadre de la croissance urbaine du monde antique. Habituellement, les premiers villages néolithiques présentaient un caractère relativement égalitaire. Il pouvait certes y avoir un chef entouré d’une troupe fidèle de figures sacerdotales et d’hommes forts, mais la majorité de la population vivait dans des demeures comparables. La réalité historique montre d’ailleurs que beaucoup d’individus partageaient des arrangements de vie communautaire avec leurs familles élargies et l’ensemble de leurs voisins.
La rupture s’opère immanquablement lors d’un point clé de l’expansion géographique et démographique. La gouvernance collective cède alors le pas à un contrôle fermement centralisé. Bien trop souvent, une petite élite parvient à s’emparer des ressources naturelles et à capter les différents flux de richesses, exploitant ensuite cet avantage pour se bâtir des fortunes personnelles colossales. Le résultat final se traduit par la présence de palais opulents et de grands monuments d’un côté de la ville, tandis que les masses laborieuses s’entassent dans des bidonvilles de plus en plus exigus de l’autre côté.
L’Égypte antique est invariablement associée aux grandes pyramides de Gizeh, aux temples fastueux et aux sépultures couvertes d’or dans l’imaginaire moderne. Cette imagerie est pourtant totalement non représentative de la manière dont la majeure partie de la société vivait à cette époque. Le même schéma s’applique rigoureusement aux Romains, aux Grecs anciens et à bien d’autres prétendues « grandes » civilisations de l’Antiquité, dont les populations étaient massivement appauvries et vivaient dans l’ombre glaciale de statues érigées pour quelqu’un d’autre.
L’investissement dans le quotidien et la leçon pour le 21e siècle

Qu’est-ce qui distinguait réellement Mohenjo-daro de ces empires inégalitaires ? Les chercheurs avancent que son aspect relativement équitable pourrait provenir de la nature unique de sa structure sociale. Au lieu de vider systématiquement les caisses pour financer des projets de vanité et des démonstrations d’ego pur, la personne ou le groupe aux commandes investissait la richesse dans les infrastructures peu prestigieuses qui amélioraient concrètement la vie quotidienne de chacun des habitants.
Le docteur Adam Green, auteur principal de l’étude issu du département d’archéologie et du département de l’environnement et de la géographie de l’Université de York, apporte un éclairage décisif dans une déclaration officielle. « Alors que les anciens Égyptiens construisaient des pyramides pour des dieux-rois, et que les Grecs construisaient des palais massifs à Cnossos, le peuple de l’Indus construisait quelque chose d’entièrement différent », affirme-t-il.
Le chercheur souligne ensuite l’importance des absences matérielles de la cité de l’Indus. « Mohenjo-daro est souvent citée comme étant célèbre pour ce qu’elle n’a pas, comme l’absence de palais pour les rois, de tombes remplies d’or, et aucune statue de dirigeants. Mais ce qu’elle possède est si important. Au lieu de tombes remplies d’or et d’immenses temples, Mohenjo-daro s’est concentrée sur des drains sophistiqués bordés de briques et des tracés de rues organisés. Au lieu de permettre aux avantages de la société de s’accumuler au profit d’une minuscule élite, les commodités de la ville étaient largement distribuées parmi les ménages de tous les jours », explique le docteur Green.
Bien qu’il ne faille pas idéaliser la ville de Mohenjo-daro en la considérant comme une utopie sans classes, ces découvertes démontrent formellement que les sociétés peuvent s’organiser de manière à répartir leurs bénéfices plus largement à tous les niveaux, sans les concentrer exclusivement entre les mains de quelques personnes fortunées. Actuellement, les inégalités de richesse mondiales ont atteint un point d’ébullition critique. La fraction supérieure des 0,001 pour cent de la population mondiale contrôle à elle seule trois fois plus de richesses que la moitié inférieure de l’humanité tout entière. La vallée de l’Indus antique a assurément un enseignement majeur à transmettre pour affronter les défis vertigineux du 21e siècle.
« C’est une leçon tout à fait intéressante pour les sociétés modernes, car la civilisation de l’Indus démontre clairement qu’une société urbaine peut être très productive et inventive à grande échelle, tout en garantissant que les ressources et le pouvoir sont partagés équitablement. En fait, procéder ainsi a même pu être essentiel pour maintenir la prospérité au fil des siècles », conclut le docteur Green, laissant entrevoir que l’équité pourrait être le véritable pilier de la durabilité.
Selon la source : iflscience.com