Le « venin du diable » à l’origine de la pire catastrophe spatiale de l’histoire et d’un secret gardé 30 ans
Auteur: Mathieu Gagnon
Le désastre dissimulé du cosmodrome de Baïkonour

Le développement de la technologie spatiale et militaire a toujours comporté des risques majeurs. La conception d’engins capables de s’arracher à l’attraction terrestre ou de frapper l’autre hémisphère requiert une maîtrise des forces explosives qui ne tolère aucune précipitation. D’après un rapport détaillé publié par le journaliste spécialisé Darren Orf, l’histoire a démontré de manière tragique les conséquences d’une telle urgence le 24 octobre 1960, au cosmodrome de Baïkonour, situé dans l’actuel Kazakhstan.
Ce jour-là, un missile balistique intercontinental (ICBM) soviétique de type R-16 a explosé directement sur son pas de tir. La catastrophe s’est produite lorsque le deuxième étage de la fusée s’est allumé de manière accidentelle, déclenchant immédiatement l’embrasement du premier étage situé en dessous. Cet événement dramatique a coûté la vie à environ 100 personnes qui se trouvaient à proximité immédiate des installations de lancement.
Aujourd’hui encore, cet événement est considéré comme la catastrophe de fusée la plus meurtrière de l’histoire. Pourtant, le monde a longtemps ignoré son existence. L’Union soviétique a en effet maintenu un secret absolu sur cet accident pendant près de trente ans, étouffant les faits sous le poids de la guerre froide et des enjeux politiques de l’époque.
L’illusion du fossé balistique et la guerre des chiffres

Pour comprendre les causes profondes de cette tragédie, il faut se replonger dans le climat géopolitique de la fin des années 1950. À Washington, une angoisse palpable s’empare des politiciens, des chefs militaires et des analystes du renseignement : la théorie du « fossé des missiles ». Les États-Unis sont alors convaincus que l’Union soviétique prend une avance considérable dans la capacité de frappe balistique intercontinentale. En 1960, le sénateur John F. Kennedy fait de ce supposé retard un argument central de sa campagne présidentielle, accusant l’administration d’Eisenhower de plonger le pays dans une position d’infériorité stratégique.
Sur le plan spatial, l’URSS semblait effectivement intouchable. Trois ans plus tôt, en 1957, les Soviétiques avaient lancé Spoutnik en orbite, donnant le coup d’envoi de la course à l’espace. Au moment de l’explosion de Baïkonour, le pays n’était qu’à quelques mois du vol orbital historique de Youri Gagarine. Mais si le programme spatial civil distançait la concurrence américaine, le programme de fusées militaires peinait désespérément à suivre le rythme des États-Unis, notamment face à leur ICBM Atlas, lancé pour la première fois depuis Cap Canaveral en 1957.
La réalité des forces en présence était pourtant bien différente. Comme l’a détaillé Eric Schlosser dans son ouvrage Command and Control publié en 2013, le fossé des missiles n’était qu’une illusion à l’avantage des Américains. En 1960, les Soviétiques ne possédaient que quatre ICBM confirmés. À la fin de l’année 1961, ce chiffre n’atteignait que seize, tandis que les Américains en comptaient plus de deux cents. Selon Eric Schlosser, le mythe de la supériorité nucléaire soviétique a été « entretenu par des hypothèses erronées, la tromperie soviétique et une volonté du département de la Défense de croire au scénario du pire, en particulier lorsque cela justifiait davantage de dépenses pour la défense ». Les forces armées américaines n’avaient aucun intérêt à corriger ces fausses données.
La quête d’une arme à déploiement rapide

Le véritable problème du fossé balistique incombait donc à l’Union soviétique. Le Premier ministre soviétique Nikita Khrouchtchev en était parfaitement conscient et tentait de masquer cette faiblesse par de la bravade. Il se vantait auprès des dirigeants étrangers que les missiles soviétiques étaient fabriqués « comme des saucisses sortant d’une machine automatique ». Derrière ce bluff stratégique, les dirigeants soviétiques cherchaient désespérément à développer une force de dissuasion nucléaire crédible avant que les Américains ne creusent un écart définitif. Leur missile de l’époque, le R-7 conçu par Sergueï Korolev, était un mastodonte coûteux et peu pratique. Il nécessitait de l’oxygène liquide refroidi par cryogénie, dont le chargement prenait des heures. Comme Khrouchtchev l’admettra plus tard, il ne s’agissait que d’une contre-menace purement symbolique.
L’armée soviétique avait besoin d’une arme plus performante et plus meurtrière. La solution a pris la forme du R-16, un concept de missile balistique intercontinental totalement novateur développé par Mikhaïl Yangel, le principal rival de Sergueï Korolev. La véritable révolution apportée par le R-16 résidait dans son mode de propulsion, abandonnant les carburants cryogéniques peu pratiques du R-7 au profit d’un propergol stockable à température ambiante.
Cette nouvelle formule utilisait de la diméthylhydrazine asymétrique (UDMH) comme carburant, oxydée par un mélange d’acide nitrique et de tétroxyde d’azote. Une combinaison redoutable rapidement surnommée « le Venin du Diable ». Ces ergols étaient hypergoliques, ce qui signifie qu’ils s’enflammaient spontanément au moindre contact l’un avec l’autre. Cette propriété éliminait le besoin d’un système d’allumage complexe, mais rendait la moindre fuite potentiellement catastrophique. Sous forme liquide, le mélange était d’une toxicité et d’une corrosivité extrêmes, libérant des gaz mortels lors de sa combustion. Malgré ce danger permanent, cette chimie permettait de garder un missile rempli de carburant et prêt à être lancé pendant 30 jours consécutifs, offrant ainsi à l’URSS la capacité de réaction rapide qui lui faisait défaut.
Une pression politique fatale sur le calendrier

Le maréchal en chef de l’artillerie Mitrofan Ivanovich Nedelin était l’homme chargé de superviser la concrétisation de ce programme d’armement crucial. Plusieurs témoignages historiques rapportent que le maréchal a eu au moins deux conversations tendues avec un Nikita Khrouchtchev impatient face à la lenteur du projet R-16. Peu de temps avant de s’adresser à Mitrofan Ivanovich Nedelin, le Premier ministre venait de prononcer un discours retentissant aux Nations Unies, vantant la puissance des forces armées soviétiques. Il exigeait désormais des preuves concrètes pour étayer ses paroles.
Une date butoir politique a été imposée : le 7 novembre 1960, date correspondant au 43e anniversaire de la révolution bolchevique. Un lancement réussi du missile R-16 devait constituer un cadeau symbolique pour le Premier ministre et prouver au monde entier que la force de frappe soviétique n’était pas une chimère.
Initialement, le développement de la fusée était en avance sur les prévisions, avec un vol d’essai programmé pour le mois de juillet 1961. Cependant, face à la pression, le maréchal a commis l’erreur fatale de vouloir réduire ce calendrier de près de dix mois. Il a exercé une pression constante sur Mikhaïl Yangel et sur l’ensemble de l’équipe du R-16 pour accélérer le rythme de travail, ce qui s’est traduit principalement par l’abandon des mesures de sécurité essentielles en vigueur à l’époque.
L’enfer sur le pas de tir et les aveux tardifs

L’équation de cette tragédie s’est définitivement nouée le 24 octobre 1960. La présence de 120 tonnes métriques de ce Venin du Diable, combinée au stress d’une date de lancement avancée de plusieurs mois, a provoqué une réaction en chaîne d’erreurs et de mauvaises décisions. Le deuxième étage de la fusée s’est allumé de manière imprévue, faisant immédiatement exploser le premier étage situé sous lui. Parce que l’équipe rognait sur les protocoles de sécurité pour livrer la fusée à temps, de nombreux scientifiques et techniciens se trouvaient encore sur le pas de tir au moment de la mise à feu.
« Les composants du propergol jaillissant des réservoirs ont aspergé les testeurs qui se trouvaient à proximité. Le feu les a instantanément dévorés. Des vapeurs toxiques les ont tués », détaille le concepteur de fusées soviétique Boris Chertok dans son ouvrage Rockets and People. Il ajoute : « La température énorme à une distance significative de l’épicentre de l’incendie a brûlé les vêtements des personnes, et beaucoup de ceux qui fuyaient, s’étant embourbés dans l’asphalte fondu, ont entièrement brûlé. »
Les estimations indiquent qu’entre 70 et 150 personnes ont péri dans l’explosion. Parmi les victimes figurait le maréchal Mitrofan Ivanovich Nedelin lui-même, qui, selon Boris Chertok, n’a pu être identifié que par l’étoile d’or épinglée sur sa veste calcinée. Par une tragique coïncidence, exactement trois ans plus tard, le 24 octobre 1963, une autre fusée soviétique de type R-9 a pris feu, tuant 7 membres d’équipage. Ces deux drames ont définitivement ancré cette date dans l’histoire comme le « Jour Noir » de Baïkonour.
Pendant près de trois décennies, les informations officielles concernant la catastrophe de Nedelin ont été impossibles à obtenir. L’État soviétique a dissimulé les faits, prétendant que le maréchal avait perdu la vie dans un accident d’avion. Ce n’est qu’en 1989 que le gouvernement a finalement reconnu l’existence de cet accident, dans le cadre de la politique de glasnost (transparence) initiée par Mikhaïl Gorbatchev. Si l’Union soviétique n’est pas la seule nation à avoir été confrontée aux conséquences mortelles de la conquête spatiale, le sort des victimes incinérées sur la plateforme du Kazakhstan rappelle avec dureté que la maîtrise de la puissance brute d’une fusée ne souffre d’aucune précipitation.
Selon la source : popularmechanics.com