Un médecin rencontre un homme souffrant de dépression devant un Tim Hortons… puis approuve sa demande d’aide médicale à mourir
Auteur: Simon Kabbaj
Des procédures médicales sous le feu des critiques

Révélée lundi par le quotidien The Globe and Mail, une affaire médicale soulève de nouvelles interrogations quant à la surveillance et la responsabilité entourant l’aide médicale à mourir (AMM). Le docteur James MacLean, exerçant à London en Ontario, se trouve au cœur de deux plaintes publiques examinées par l’Ordre des médecins et chirurgiens de l’Ontario (CPSO). Ces incidents impliquent des évaluations hors normes et des défaillances dans l’administration des traitements létaux.
Le premier dossier concerne un patient atteint d’une maladie inflammatoire de l’intestin et souffrant de troubles de santé mentale. Ce dernier a été évalué par le médecin à l’extérieur d’un établissement Tim Hortons, avant d’être conduit personnellement par le praticien vers le lieu de l’intervention. Le second cas implique un patient qui a recommencé à respirer spontanément après avoir été déclaré mort, suite à l’oubli de l’administration de l’un des trois médicaments requis pour paralyser les muscles impliqués dans la respiration, et alors que le médecin avait déjà quitté le domicile.
La docteure Ramona Coelho, médecin de famille et ancienne membre du comité d’examen des décès liés à l’AMM du Bureau du coroner en chef de l’Ontario, s’est exprimée sur ces événements. « Ce qui est frappant, ce n’est pas seulement la gravité des préoccupations identifiées dans ces cas, mais la réponse réglementaire limitée, » a-t-elle déclaré. Un évaluateur indépendant, nommé pour examiner plusieurs dossiers du docteur MacLean, a conclu que ce dernier « n’a pas respecté les normes de pratique de la profession, a fait preuve d’un manque de jugement et que sa conduite expose ou est susceptible d’exposer les patients à des préjudices ou à des blessures dans cinq des vingt dossiers examinés, » selon une décision sommaire du comité des enquêtes, des plaintes et des rapports de l’Ordre.
Les sanctions imposées par l’Ordre des médecins

Face à ces conclusions, le docteur MacLean a été convoqué devant le comité pour recevoir une « mise en garde » verbale concernant ces plaintes liées à l’AMM. Dans le cadre d’un engagement formel pris avec l’Ordre, le praticien a accepté de se soumettre à une supervision clinique obligatoire d’une durée minimale de six mois. Durant cette période, il fera l’objet d’un examen continu des dossiers de ses patients concernés par l’aide médicale à mourir.
Cet accord prévoit également une formation professionnelle obligatoire. Celle-ci portera sur l’AMM, le consentement, la tenue des dossiers, les limites professionnelles ainsi que le comportement professionnel. À l’issue de ces six mois de supervision, son exercice fera l’objet d’une nouvelle évaluation. Les résultats de cette expertise « pourraient constituer la base de mesures supplémentaires de la part de l’Ordre, » a précisé Laura Zilke, porte-parole du CPSO, dans un courriel adressé au National Post.
Toujours selon Laura Zilke, « L’engagement impose des exigences étendues de surveillance et de contrôle sur la pratique du Dr MacLean, ». Elle ajoute que « L’Ordre prend toute plainte portée à notre attention avec le plus grand sérieux, dans le cadre de notre mandat de servir l’intérêt public et de garantir des soins médicaux sûrs, éthiques et compétents pour tous les Ontariens. ». Sollicité par le National Post, le docteur MacLean n’a pas souhaité commenter la situation. « En raison des règles concernant la vie privée et de mes responsabilités professionnelles envers le CPSO concernant la confidentialité des enquêtes sur les plaintes, je suis incapable de répondre à vos questions, » a-t-il indiqué par courrier électronique.
Le cas Thomas Dillon et l’évaluation informelle

Selon les informations du Globe and Mail, l’une des plaintes concerne le cas de Thomas Dillon, un homme de 45 ans originaire de St. Thomas, décédé en janvier 2024 de la maladie de Crohn. Ce décès anonymisé avait déjà été signalé par le comité d’examen des décès liés à l’AMM du coroner de l’Ontario. Dans un rapport sur les décès de 2024, le panel du coroner a mis en évidence le cas de « Monsieur A », un homme dans la quarantaine atteint d’une maladie inflammatoire de l’intestin. En raison de sa pathologie, cet homme ne disposait pas d’un réseau social actif, peinait à conserver un emploi, trouvait les relations personnelles difficiles et dépendait de sa famille pour son logement et son soutien financier.
Le dossier médical du patient faisait également état d’antécédents de maladie mentale, de précédents épisodes de pensées suicidaires, ainsi que d’un abus continu d’alcool et d’opioïdes qui lui avait coûté son permis de conduire. Lors d’une évaluation psychiatrique, il lui a été demandé s’il connaissait l’AMM, et des informations sur cette option lui ont été fournies. Le dossier ne mentionnait aucune contribution de la famille, qui était pourtant connue pour avoir des inquiétudes concernant cette demande d’AMM. Le docteur MacLean et un autre évaluateur ont jugé Thomas Dillon admissible au titre de la Voie 2, conçue pour les personnes dont la mort n’est pas raisonnablement prévisible, mais qui souffrent de manière intolérable d’un problème de santé grave et irrémédiable.
L’évaluation menée par le docteur MacLean s’est déroulée à l’extérieur d’un café Tim Hortons. Le panel du CPSO s’est dit préoccupé par le fait que le médecin ait discuté de « questions sensibles liées à l’AMM dans un cadre public informel, ». Selon le résumé de la décision du comité des enquêtes et des plaintes, « De l’avis du Comité, cela reflétait un manque du niveau de formalité et de soin attendu lors de l’évaluation des demandes d’AMM. ». Le panel a par ailleurs été troublé par la « quantité et la nature » des échanges de SMS entre le médecin et le patient, qui incluaient des commentaires sur les opinions de la famille.
Un accompagnement hors des limites professionnelles
La décision du docteur MacLean de conduire lui-même Thomas Dillon sur le lieu de l’intervention a « soulevé des préoccupations concernant les limites professionnelles. ». Le journal The Globe and Mail a identifié ce lieu comme étant une installation aux allures industrielles où les corps sont préparés pour les funérailles. Le résumé du comité indique que « Prises ensemble, ces actions ont créé un risque que l’implication (de MacLean) puisse être perçue comme influençant le patient, ». Cette inquiétude est renforcée par le déséquilibre de pouvoir inhérent à la relation médecin-patient, ainsi que par les antécédents de santé mentale et de toxicomanie du patient.
Une décision plus détaillée du comité, fournie à la famille et obtenue par le Globe and Mail, précise les circonstances de ce trajet. Thomas Dillon a refusé de monter dans le véhicule de sa sœur lorsque celle-ci est arrivée au Tim Hortons, lieu où lui et le docteur MacLean avaient de nouveau convenu de se rencontrer. Le médecin a finalement conduit le patient lui-même « pour s’assurer que les derniers instants du patient soient dignes. ». La décision mentionne que le patient ne souhaitait pas mourir à son domicile, où il vivait avec sa mère, car il savait que sa famille n’approuvait pas sa démarche. Il avait accepté le site choisi après l’examen d’autres options.
La docteure Ramona Coelho a réagi à cette situation par courriel : « Dans ce cas, l’évaluation a eu lieu lors d’une seule rencontre dans un café Tim Hortons, ». Elle souligne également l’absence des proches dans le processus de décision : « La famille n’a pas été impliquée dans le processus d’évaluation, bien qu’elle soit le principal soutien du patient et bien que le fournisseur d’AMM soit conscient qu’elle essayait de faire part de ses inquiétudes, ». Elle conclut sur ce point en affirmant que « Les informations collatérales provenant des personnes les plus proches du patient sont essentielles pour comprendre les facteurs contribuant au désir de mourir. ».
Le réveil inattendu d’un patient en fin de vie
La deuxième plainte examinée par l’Ordre concerne un patient atteint de cancer en fin de vie. Cet homme avait signé une « renonciation au consentement final », une disposition permettant aux personnes dont la mort naturelle est raisonnablement prévisible de recevoir l’AMM, même si elles perdent la capacité de consentir juste avant le décès. Avant la date fixée pour l’intervention, le patient a perdu sa capacité de discernement et est devenu insensible. Le docteur MacLean a alors été appelé au domicile familial.
Le praticien avait commandé une trousse de médicaments pour l’AMM, mais celle-ci n’était pas prête lors de son passage à la pharmacie. Il s’est donc rendu au domicile du patient avec une trousse qu’il possédait déjà. Selon l’Ordre, le médecin a administré un sédatif suivi de propofol. Ce dernier est un médicament utilisé en chirurgie qui, à fortes doses, plonge les personnes dans un coma, un coma si profond que les personnes cessent souvent de respirer, selon l’organisation Mourir dans la Dignité Canada. Le dernier médicament habituellement utilisé paralyse ensuite les muscles. Privés d’oxygène, les organes s’arrêtent un par un, jusqu’à ce que le cœur cesse finalement de battre.
Cependant, le docteur MacLean n’a pas réussi à trouver le médicament bloquant neuromusculaire dans sa trousse. Peu de temps après avoir administré le propofol, et incapable d’entendre un rythme cardiaque, le médecin a prononcé le décès du patient, rapporte l’Ordre des médecins. C’est après son départ de la maison que la situation a pris une tournure inattendue : « le patient a repris une respiration spontanée. ».
Un retour sur les lieux et un système questionné
Alerté, le docteur MacLean est retourné au domicile du patient. Sur place, il a constaté des signes d’activité cardiaque et respiratoire. Il a alors administré des médicaments supplémentaires, ainsi que l’agent paralysant manquant initialement, « et a de nouveau prononcé le décès du patient. ». La famille a par la suite déposé une plainte concernant le professionnalisme et la communication du médecin lors de cette intervention délicate.
Selon le comité de l’Ordre, le docteur MacLean « a indiqué qu’il pensait que le stress de la situation, y compris la demande de dernière minute et urgente pour sa présence et le nombre important de personnes présentes avec une tension significative entre elles, a contribué à l’échec initial de la fourniture de l’AMM. ». Cet argument a été consigné dans les rapports officiels traitant de cet incident spécifique.
Pour la docteure Ramona Coelho, ces affaires révèlent un problème plus profond. « Le niveau d’examen et de responsabilité appliqué à l’AMM est incompatible avec la façon dont d’autres procédures médicales graves sont réglementées, » a-t-elle déclaré. Elle ajoute que le gouvernement fédéral « souligne fréquemment l’absence de conclusions criminelles ou de mesures disciplinaires comme preuve que le système d’AMM fonctionne en toute sécurité, ». Elle conclut en affirmant : « Des cas comme ceux-ci, ainsi que ceux documentés (par le comité d’examen des décès liés à l’AMM du coroner) confirment que des lacunes importantes en matière de surveillance et de responsabilité subsistent. ». Pour toute situation de détresse psychologique, le numéro national de prévention du suicide (3114) est disponible 24h/24 et 7j/7.
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