Allégations de racisme au SPVM : le rôle de la formation et de la culture policière en question
Auteur: Adam David
Introduction et état des lieux de la formation initiale

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) fait face à des allégations de racisme impliquant principalement de jeunes agents récemment issus des écoles de police. Cette situation soulève des interrogations quant à l’efficacité du cursus académique suivi par les nouvelles recrues avant leur intégration sur le terrain.
Depuis 2022, le programme de techniques policières impose aux étudiants un module de 45 heures spécifiquement dédié aux relations avec les communautés autochtones et culturelles. Une part significative des policiers du poste 39 ciblés par ces allégations compte cinq années d’expérience ou moins, ce qui indique qu’ils ont fort probablement suivi ce cursus récent.
La directrice de l’innovation, des affaires académiques et institutionnelles de l’École nationale de police du Québec (ENPQ), Andréanne Deschênes, estime qu’à leur arrivée dans l’établissement, les étudiants disposent déjà d’un « bon bagage sur les thématiques touchant la diversité ». À ce socle s’ajoute une douzaine d’heures de formation dispensées par l’ENPQ et exclusivement axées sur la question du profilage racial.
L’influence prédominante de la culture organisationnelle

Malgré ce cadre académique, les enseignements théoriques se heurtent à la réalité du terrain. Victor Armony, professeur en sociologie à l’Université du Québec à Montréal et coauteur de deux rapports portant sur le profilage racial au SPVM, souligne les limites inhérentes à la formation initiale. Les études menées au Canada et aux États-Unis montrent que l’intégration dans les services de police soumet les jeunes agents à une culture organisationnelle particulièrement forte, dont l’influence dépasse celle observée dans d’autres secteurs professionnels.
Le professeur illustre la puissance de cet environnement de travail sur les nouvelles recrues en précisant : « Parfois, ils vont même désapprendre ce qu’ils ont appris dans les salles de cours ». Cette dynamique d’assimilation remet en cause l’impact pérenne des cours de sensibilisation une fois les agents déployés dans les commissariats.
Ce constat est partagé par Massimiliano Mulone, professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal et collaborateur sur les mêmes rapports. Il met en lumière le processus d’intégration, sachant que les agents entament fréquemment leur carrière à un très jeune âge. « La socialisation professionnelle se passe au moment où la recrue entre dans le service de police. On va le [coupler] avec quelqu’un qui a de l’ancienneté et qui va lui apprendre les ficelles du métier », explique-t-il.
Les statistiques documentées du profilage racial à Montréal

Les données documentant les disparités lors des interventions policières soulignent l’ampleur systémique de la situation. Un document de référence, intitulé « Les interpellations policières à la lumière des identités racisées des personnes interpellées » et remis au SPVM en 2019 par Victor Armony, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone, chiffre précisément ces écarts.
Selon ce rapport, les probabilités de se faire interpeller dans les rues de Montréal sont de quatre à cinq fois plus élevées pour les personnes noires ou autochtones que pour les personnes blanches. Du côté des populations arabes, le risque d’interpellation est doublé. L’écart se creuse particulièrement pour les jeunes Arabes âgés de 15 à 24 ans, qui s’exposent à un risque d’interpellation quatre fois supérieur à celui des jeunes Blancs de la même tranche d’âge.
Les limites des solutions fondées sur l’ajout de formations

Face à ces données, l’augmentation du nombre d’heures de cours n’apparaît pas comme une réponse exhaustive. Victor Armony insiste sur la nécessité de relativiser l’impact réel de l’éducation académique sur des pratiques problématiques tenaces au sein des forces de l’ordre. Massimiliano Mulone rappelle de son côté que les policiers québécois bénéficient déjà de la formation la plus longue, et juge qu’une stratégie misant exclusivement sur cet aspect serait contre-productive. « Je pense que c’est important de dire que ce n’est pas par la formation que ça va changer. Ça a déjà été essayé. », affirme-t-il.
À la suite de la parution du rapport de 2019, le SPVM a pourtant déployé de nouvelles mesures, incluant la mise en vigueur d’une politique inédite sur les interpellations et l’intégration de formations supplémentaires. Quatre ans plus tard, la publication d’un second rapport par la même équipe de chercheurs a démontré une stagnation complète des statistiques, prouvant que ces initiatives n’ont pas inversé la tendance.
Maxim Fortin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), analyse cette approche avec scepticisme. Selon lui, multiplier les modules éducatifs est une méthode insuffisante. Il précise que « c’est le seul changement qui semble acceptable, mais ce n’est pas suffisant », et qualifie cette stratégie de « forme de contournement du problème ».
L’évaluation psychométrique lors du recrutement

Certains observateurs s’interrogent sur la pertinence d’imposer des tests psychométriques aux aspirants policiers, à l’image des pratiques en vigueur dans le domaine médical. L’École nationale de police du Québec a déjà intégré ce mécanisme dans son processus de sélection. Les candidats à l’admission doivent remplir le test M-Pulse, un questionnaire conçu pour évaluer la propension d’un individu à adopter des comportements jugés incompatibles avec les exigences de la fonction policière.
Cette étape vise à identifier préventivement les profils à risque. Andréanne Deschênes précise l’objectif de cette démarche : « Ce n’est pas un test qui est discriminatoire à l’admission, mais ça nous permet de lever un petit drapeau ».
Victor Armony émet toutefois des réserves quant à l’efficacité de ces outils pour résoudre des enjeux systémiques tels que ceux observés au poste 39. « Les tests psychométriques peuvent déceler certains traits de personnalité problématiques, mais les comportements dont il est question au poste 39 semblent plutôt relever d’une dynamique collective », estime le sociologue. Il ajoute : « Je ne suis pas sûr de voir ici une défaillance au niveau du recrutement. Sinon on tombe encore dans le piège des ‘cas isolés’ et des ‘quelques pommes pourries’. Comment expliquer alors que 16 cas ‘déviants’ qu’on aurait dû identifier, écarter ou mieux former se soient retrouvés à travailler ensemble et à créer cet environnement raciste au sein de l’organisation ? »
Perspectives et réformes réglementaires envisagées

Pour endiguer le racisme au sein de l’institution policière, les experts suggèrent de repenser le cadre structurel plutôt que de se concentrer sur des outils technologiques ou d’évaluation individuelle. Victor Armony recommande de ne pas considérer les caméras corporelles et les évaluations psychologiques comme des « solutions magiques à un problème qui est ancré dans les pratiques organisationnelles ».
Dans cette optique de réforme systémique, Maxim Fortin avance l’idée d’une révision en profondeur de la réglementation et des méthodes d’intervention. Il cible particulièrement les contrôles de routine effectués sans motif valable, qu’il juge opportun d’interdire, les qualifiant de « porte ouverte pour le profilage racial ». Cette approche trouve d’ailleurs un écho au niveau juridique national, la Cour suprême étant actuellement en train d’examiner formellement cette question spécifique.
Selon la source : lapresse.ca