Des milliers d’amendes imposées au Québec pour des insultes envers les policiers et les employés municipaux
Auteur: Adam David
Un volume important de constats d’infraction dans les grandes agglomérations

Des données internes obtenues par La Presse Canadienne indiquent que plusieurs services de police des principales régions métropolitaines du Québec ont délivré des milliers d’amendes au cours des six dernières années. Ces sanctions visent des citoyens accusés d’avoir proféré des insultes à l’encontre d’agents de la paix ou d’autres représentants de la fonction publique municipale.
Le Service de police de la Ville de Québec compte pour une large part de ce bilan. En réponse à une demande officielle d’accès à l’information, l’administration de la capitale a révélé que ses agents avaient distribué 11 092 amendes entre le 1er avril 2020 et le 31 mars 2026. Ces constats d’infraction s’appuient sur un règlement municipal spécifique qui interdit la tenue de propos irrespectueux envers les forces de l’ordre et le personnel de la ville. Au total, la Ville de Québec indique avoir perçu près de 1,7 million de dollars en l’espace de six ans grâce aux contrevenants sanctionnés par cette mesure.
Le texte de ce règlement municipal précise qu' »il est interdit d’injurier ou d’insulter un agent de la paix ou un fonctionnaire municipal dans l’exercice de ses fonctions ou de tenir à son endroit des propos blessants, diffamatoires, blasphématoires ou grossiers, ou encore d’encourager ou d’inciter une personne à l’injurier ou à tenir à son endroit de tels propos ». Jean-Pascal Lavoie, porte-parole de l’administration municipale, soutient que ce cadre normatif « vise à garantir que les interactions entre les employés municipaux et les citoyens se déroulent de manière courtoise, quelles que soient les circonstances ».
Une application étendue à Laval, Sherbrooke et Longueuil

Cette pratique de pénalisation des écarts de langage dépasse les frontières de la capitale provinciale. Un porte-parole du Service de police de Laval a confirmé que les agents de sa juridiction avaient remis 4502 amendes entre janvier 2021 et avril 2026. Ces sanctions ont été émises à l’endroit de personnes ayant violé un règlement municipal qui proscrit les comportements abusifs envers les employés de la ville.
Des dispositions similaires sont appliquées dans d’autres grands centres urbains. La police de Sherbrooke rapporte de son côté avoir distribué 855 amendes au cours de l’année 2025, en s’appuyant sur une réglementation locale qui interdit l’insulte ainsi que l’entrave au travail des agents de police. Ces chiffres illustrent une tendance structurelle au sein des services d’application de la loi dans plusieurs régions.
Dans la région de Longueuil, les cinq municipalités desservies par le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) sont dotées d’un règlement interdisant les injures envers les fonctionnaires municipaux, ce qui inclut les policiers. Le SPAL fait état de 53 amendes émises pour ce motif précis en 2025, ainsi que 49 constats d’infraction comptabilisés à ce jour pour l’année 2026. L’attention publique s’est par ailleurs tournée vers ces forces de l’ordre récemment, le gouvernement du Québec ayant ordonné l’ouverture d’une enquête sur leurs agissements après qu’un agent a abattu un adolescent de 15 ans en septembre dernier.
Un règlement à l’étude à Montréal suite à un incident viral

Le conseil municipal de Montréal étudie actuellement l’éventualité d’adopter sa propre version d’un règlement permettant d’imposer des amendes pour l’usage d’un langage grossier envers les agents. Les discussions ont été relancées en mars, après la diffusion virale de vidéos montrant un homme invectivant un policier à l’aide de propos misogynes. Le citoyen impliqué, d’origine nord-africaine, a déclaré avoir fait l’objet d’interpellations fréquentes et être victime de profilage racial. Le jour de l’enregistrement de la vidéo, les autorités policières ont souligné qu’il avait reçu une contravention de 186 $ pour avoir circulé avec des vitres teintées, un comportement que la police de Montréal a officiellement condamné.
Dans ce contexte, la mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, s’est montrée ouverte à l’instauration d’une réglementation inspirée de celle de la ville de Québec. Elle a précisé que la rédaction d’un tel document devrait être méticuleuse afin de protéger simultanément les citoyens et les forces de l’ordre, tout en évitant que le règlement ne soit invalidé par les tribunaux. Son cabinet a d’ailleurs écarté les inquiétudes formulées par les militants des droits civiques, qui redoutent que ces nouveaux pouvoirs policiers n’exacerbent les tensions ou les abus. Un porte-parole de la mairesse a déclaré : « Je dis simplement qu’il ne faut pas mélanger les deux dossiers à la légère, a déclaré un porte-parole de la mairesse. Les contextes de chaque situation sont importants, et évitons de minimiser les situations en les comparant ou en les opposant l’une à l’autre. »
La Fraternité des policiers et policières de Montréal appuie l’initiative, arguant que cet outil est nécessaire pour protéger ses membres face aux abus du public lors d’interventions de routine. En réaction à l’incident de mars, le syndicat a affirmé que « le respect est une valeur partagée par les Montréalais de toutes origines » et a insisté sur le fait que « la diversité ne peut servir de prétexte à l’inaction ».
Inquiétudes face aux allégations d’inconduite policière

La révélation de ces statistiques sur les amendes survient dans un climat marqué par plusieurs affaires retentissantes impliquant de graves fautes professionnelles au sein des corps policiers québécois. À Montréal, des enquêteurs ont récemment procédé au démantèlement d’une unité de patrouille du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) dans le secteur de Montréal-Nord. Cette décision faisait suite à des allégations de racisme et à des actes que le SPVM a lui-même catégorisés comme un comportement répréhensible de la part de ses agents.
Alain Babineau, ancien agent de la GRC et actuel militant pour la Coalition rouge, une organisation dédiée à la lutte contre le profilage racial et la discrimination systémique au Canada, s’oppose vivement à l’octroi de nouveaux pouvoirs. Ayant siégé au groupe de travail antiraciste de Montréal entre 2021 et 2022, il a qualifié le projet montréalais de « futile » et « sans objet » compte tenu des récents événements à Montréal-Nord. Il a formulé une mise en garde explicite : « Les bons policiers n’utiliseront peut-être jamais ce règlement, jamais, déclare Alain Babineau, ancien agent de la GRC. Les mauvais, eux, s’en serviront tout le temps. Ça ne fera qu’empirer les choses. »
M. Babineau soutient que la dotation de pouvoirs discrétionnaires supplémentaires pourrait aggraver les frictions entre la population et les forces de l’ordre. Les militants des droits civiques rejoignent cette position en affirmant que le moment est mal choisi pour élargir l’arsenal répressif des policiers, insistant sur la nécessité de privilégier la désescalade plutôt que la judiciarisation des échanges verbaux.
Droits fondamentaux et outils juridiques préexistants

Du point de vue légal et procédural, les défenseurs des droits civiques rappellent que les agents de la paix possèdent déjà de nombreux mécanismes pour encadrer des situations conflictuelles. Ils ont notamment la capacité de solliciter des renforts, et peuvent procéder à des inculpations pour des motifs tels que les menaces, la résistance à l’arrestation ou l’entrave à la justice. Ted Rutland, professeur de géographie à l’Université Concordia et chercheur spécialisé dans les pratiques policières au Canada, conteste la pertinence d’une nouvelle pénalisation. « Ce n’est pas un délit d’insulter qui que ce soit. Nous avons le droit d’insulter la police, a affirmé Ted Rutland, professeur de géographie à l’Université Concordia qui mène des recherches sur les pratiques policières au Canada. Les personnes les plus susceptibles de faire l’objet de poursuites seront celles qui sont le plus souvent confrontées aux abus policiers et à la répression en général. »
Les avocats Mike Diomande et Jacky-Éric Salvant, qui ont piloté avec succès un recours collectif contre le racisme systémique au sein de la police de Montréal, expriment également de vives réserves. Ils avertissent qu’un règlement municipal sanctionnant le langage pourrait enfreindre des droits protégés par la Charte, comme la liberté d’expression, le droit à la dignité et la protection de la vie privée. Faisant écho à ces appréhensions, M. Diomande a déclaré : « Les statistiques sont assez alarmantes et inquiétantes. Elles justifient les préoccupations légitimes que l’on peut avoir avec de tels règlements, qui sont à nos yeux une atteinte aux droits à la personne ».
Le débat sur les pratiques d’interpellation s’inscrit dans un cadre juridique en pleine évolution. En 2024, la Cour supérieure du Québec a rendu un jugement stipulant que la police de Montréal avait violé les droits garantis par la Charte de citoyens ayant été injustement interpellés, arrêtés, détenus et profilés sur une période s’étalant de la mi-août 2017 à janvier 2019. L’administration montréalaise a porté cette décision en appel, et la procédure judiciaire suit actuellement son cours devant les tribunaux.
Selon la source : lapresse.ca