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Ingérence indienne au Canada : le silence troublant du Premier ministre
Crédit: Prime Minister's Office, Wikimedia Commons (GODL-India)

Un silence qui fait du bruit

L’Inde a-t-elle cessé ses activités d’ingérence et de répression au Canada ? La question, simple en apparence, plonge le gouvernement canadien dans l’embarras. Le Premier ministre Mark Carney refuse de répondre directement, créant une confusion palpable au sommet de l’État. Tout a commencé six jours avant ses déclarations, lorsqu’un haut fonctionnaire assurait à des journalistes que New Delhi avait mis un terme à ces agissements.

Cette affirmation, livrée lors d’une séance d’information en amont d’un voyage officiel de M. Carney en Inde, se voulait rassurante. Le fonctionnaire avait même précisé que si le Canada pensait que l’Inde interférait encore dans sa démocratie, le Premier ministre n’aurait tout simplement pas fait ce voyage. Pourtant, interrogé sur ce point précis, Mark Carney choisit de ne pas confirmer ces propos, semant le doute sur la position réelle de son gouvernement.

Les mots pesés et la défense d’un fonctionnaire

C’est lors d’une étape de sa tournée en Inde, Australie et Japon, à Sydney, que Mark Carney s’est pour la première fois adressé aux journalistes depuis son départ, vendredi dernier. Pressé de dire s’il était d’accord avec les commentaires de son haut fonctionnaire, sa réponse a été laconique : il « n’utiliserait pas ces mots. » À plusieurs reprises, il a ensuite refusé de clarifier si New Delhi interférait encore dans la démocratie canadienne ou réprimait des séparatistes sikhs au Canada.

Malgré cette distance, le Premier ministre a été clair sur un point : il ne sanctionnera pas l’auteur de ces déclarations. « Il n’y aura pas de conséquences pour ces responsables. […] Il y a des aspects de ces breffages que je ne peux pas partager en public, et je ne vais pas les trahir », a-t-il expliqué, avant d’ajouter : « Je peux vous dire qu’il y a des progrès sur ces questions. »

M. Carney a ensuite martelé la position de principe de son gouvernement. « C’est le résultat des ressources que nous investissons. C’est le résultat de la clarté de notre position. […] Nous ne tolérerons aucune ingérence étrangère, aucune répression transnationale, de la part de quiconque, et j’insiste, de la part de quiconque. De nombreux pays mènent de temps à autre ce type d’actions », a-t-il affirmé.

L’ombre du meurtre de Hardeep Singh Nijjar

Cette tension diplomatique s’inscrit dans un contexte tragique. Le gouvernement de M. Carney subit une forte pression pour clarifier sa position depuis la parution, dimanche soir, d’un article du Globe and Mail. Le quotidien évoque le rôle présumé de personnel consulaire indien dans le meurtre d’un militant sikh canadien survenu il y a trois ans.

La victime, Hardeep Singh Nijjar, a été abattue à Surrey, en Colombie-Britannique, en juin 2023. Il était une figure connue, à la fois président du Guru Nanak Sikh Gurdwara et un fervent défenseur d’une patrie sikhe indépendante. Citant deux sources anonymes, le Globe and Mail rapporte que du personnel du consulat indien à Vancouver aurait fourni des informations ayant facilité cet assassinat.

Face à ces nouvelles révélations, le Premier ministre a réitéré ses déclarations antérieures, assurant que l’Inde et le Canada avaient eu des discussions « fructueuses » sur les enjeux de sécurité. Il a notamment mentionné les efforts conjoints visant à réduire les actes violents liés à l’extorsion.

Des voix dissonantes au sein du parti au pouvoir

L’ambiguïté du Premier ministre contraste avec la position de certains membres de son propre parti. La secrétaire d’État chargée de la lutte contre la criminalité, Ruby Sahota, s’est jointe à d’autres députés libéraux pour affirmer que New Delhi était bel et bien toujours à l’origine de ces activités d’ingérence. Une déclaration qui contredit frontalement la version du haut fonctionnaire.

De son côté, l’Inde a toujours insisté sur le fait qu’elle ne s’était jamais livrée à de telles ingérences. La semaine dernière, le député libéral Sukh Dhaliwal a publiquement exprimé son désaccord sur les médias sociaux. Il a déclaré dénoncer fermement les propos tenus par le responsable fédéral aux journalistes, estimant qu’ils contredisent les évaluations des agences de sécurité canadiennes.

Sécurité nationale contre pragmatisme économique

La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a exposé mardi le dilemme canadien. D’un côté, l’impératif économique : le Canada ne peut « plus se permettre de mettre de côté une économie de 4000 milliards alors que nous cherchons à diversifier nos partenaires commerciaux et à développer l’économie nationale ». De l’autre, la réalité sécuritaire. « Ce que nous devons faire, en étant réalistes et pragmatiques, c’est reconnaître qu’il existe des problèmes graves dans les relations bilatérales avec l’Inde et que nous devons les traiter du point de vue de la sécurité publique », a-t-elle précisé.

Pour y parvenir, le gouvernement fédéral compte renforcer les liens avec l’Inde en matière de sécurité. L’objectif est de s’assurer que « l’état de droit permette le déroulement d’un procès et d’une procédure judiciaire indépendamment des acteurs politiques ». Cette position est corroborée par les services de renseignement. Interrogé la semaine dernière sur la menace posée par l’Inde, Eric Balsam, porte-parole du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), a rappelé les mots du ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, selon qui « il reste encore du travail à faire ».

M. Balsam a conclu avec fermeté : « Pour sa part, le SCRS continue de prendre au sérieux toutes les allégations d’ingérence étrangère et de répression transnationale. Le SCRS reste vigilant face aux menaces d’ingérence étrangère et d’espionnage provenant de tous les pays. L’évaluation des menaces par le SCRS concernant les principaux auteurs d’ingérence étrangère et d’espionnage contre le Canada n’a pas changé. »

Selon la source : lapresse.ca

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