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Des Américains fouillent des archives vieilles de plusieurs siècles afin d’obtenir la citoyenneté canadienne
Crédit: lanature.ca (image IA)

Une nouvelle législation éveille la quête des racines lointaines

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Cody Sibley est né et a grandi en Louisiane, mais il a toujours ressenti des liens étroits avec le Canada grâce à ses ancêtres acadiens originaires de la Nouvelle-Écosse. En tant que descendant de huitième génération, il a pu retracer ses racines jusqu’à ce qu’il appelle la « génération zéro », incarnée par Agathe Doucet. Cette aïeule a été baptisée le 19 janvier 1710 en Nouvelle-Écosse, avant d’épouser Pierre Pitre en 1727. Leur vie a basculé en 1755 lorsque les soldats britanniques ont exigé leur expulsion. Comme beaucoup d’Acadiens, ils ont atterri en Louisiane, formant la communauté aujourd’hui connue sous le nom de Cajuns.

Désormais installé à Portland, dans l’Oregon, Cody Sibley fait partie d’une vague d’Américains qui fouillent les registres généalogiques, les certificats de naissance et de baptême pour prouver une lignée ininterrompue. Leur objectif est d’obtenir la citoyenneté canadienne grâce à la loi C-3, entrée en vigueur en décembre. Cette modification de la Loi sur la citoyenneté supprime la « limite de la première génération » pour les personnes nées ou adoptées à l’étranger par un citoyen canadien. La théorie de ces demandeurs est que la citoyenneté s’est transmise automatiquement aux générations nées hors du pays.

« Je ne suis pas tout à fait sûr de ce que la majorité des Canadiens ressentent à ce sujet. Mais je pense que c’est une chose vraiment fascinante que le Parlement canadien a faite, » déclare Cody Sibley, qui estime qu’il est « bon d’avoir une stratégie de sortie alternative » dans le climat politique actuel. Ce long processus l’amène à chercher des registres de baptême catholiques, une démarche qui peut prendre quatre mois et qui est compliquée par la destruction de documents lors de l’incendie d’églises dans les années 1700. Il trouve néanmoins cet exercice « bizarrement amusant d’une certaine manière. »

Les archives canadiennes face à un afflux sans précédent

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L’annonce de cette modification légale a provoqué une submersion des archives à travers tout le Canada. Claire-Hélène Lengellé, directrice des communications pour la Bibliothèque et Archives nationales du Québec, décrit un « volume exceptionnel » de demandes provenant de citoyens américains recherchant des copies certifiées d’actes d’état civil de leurs ancêtres nés au Québec. Rien qu’au mois d’avril, l’institution a reçu environ 1 700 demandes, soit plus de 12 fois les 56 requêtes comptabilisées à la même période l’année précédente. « Nous ne pouvons pas prédire combien de temps cette vague de demandes sans précédent va durer, mais toutes les demandes seront traitées, » assure-t-elle.

Au Nouveau-Brunswick, l’archiviste provinciale Joanna Aiton Kerr a observé le début de cette déferlante en décembre, sans en comprendre immédiatement la cause avant de faire le lien avec le changement de loi. « Normalement, nous aurions environ 100, 150 demandes pour tout type de recherche généalogique au cours d’un mois. Mais maintenant nous en recevons environ 300 à 400 par mois, et nous sommes convaincus qu’elles sont directement liées aux citoyens américains cherchant la documentation dont ils ont besoin pour la citoyenneté, » explique-t-elle.

Face à un arriéré de 1 700 dossiers, les ressources manquent. « Ce serait merveilleux si nous avions du personnel et des ressources supplémentaires pour nous aider, mais ce n’est pas possible dans cet environnement budgétaire actuel, » détaille Joanna Aiton Kerr. « Alors, patience, patience. Nous l’apprécions beaucoup, » ajoute-t-elle, soulignant l’effort colossal demandé à des services d’ordinaire très calmes.

Les paramètres juridiques d’une citoyenneté transgénérationnelle

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Cette refonte de la loi fait suite à une décision de 2023 de la Cour supérieure de l’Ontario, qui a déclaré inconstitutionnelle la limite de la première génération pour la citoyenneté par filiation. Le gouvernement fédéral n’a pas fait appel et a modifié la loi en conséquence. L’avocat en immigration de la Colombie-Britannique, Amandeep Hayer, rappelle qu’après l’entrée en vigueur de la Loi sur la citoyenneté canadienne le 1er janvier 1947, toute personne née au Canada avant ou après cette date, vivante ou décédée, est devenue canadienne. Le nombre de générations pouvant réclamer ce droit est « illimité pour le moment, » à condition de posséder les documents prouvant la chaîne continue. « J’ai même quelqu’un dont l’ancêtre était un assistant de l’un des Pères de la Confédération qui a été approuvé. Donc, cela vous donne une idée de jusqu’où nous remontons, » précise Hayer, indiquant recevoir de 15 à 30 appels par jour d’Américains. « Je vais être franc, cela a été mon année la plus réussie jusqu’à présent, et cela semble juste grandir en ce moment, » ajoute l’avocat.

Le consultant en immigration basé à Toronto, Rod Chalmers, abonde dans ce sens en parlant d’une situation « folle » mais fondée sur une « chaîne légale ininterrompue ». Il en conclut : « nous avons probablement des millions d’Américains qui sont maintenant des Canadiens et qui ne le savent même pas. » Il imagine avec amusement les passionnés de généalogie : « Je suis sûr qu’il y a des gens debout jusqu’à 3h30 du matin sur Ancestry … et ces autres sites, baillant simplement, mais c’est tellement excitant, » affirme-t-il. « Parce que vous en apprenez sur vous. Qu’est-ce qui est plus excitant que vous ? »

Toutefois, le porte-parole d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), Matthew Krupovich, prévient que l’ascendance lointaine ne suffit pas à elle seule. Chaque demande est évaluée au cas par cas pour établir que l’ancêtre « est devenu, ou serait devenu, un citoyen canadien en vertu de la législation sur la citoyenneté canadienne. » Il ajoute : « Les demandeurs doivent fournir des documents prouvant à la fois que leur ancêtre parental était canadien et qu’ils sont directement liés à travers chaque génération. » Ces preuves incluent des certificats de naissance, de naturalisation ou de citoyenneté. Les sites de généalogie en ligne « ne peuvent pas être utilisés seuls pour prouver une demande de citoyenneté. »

Des destins familiaux s’étirant sur plusieurs siècles

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Les groupes de généalogie en ligne regorgent de témoignages. Lorsque La Presse Canadienne a contacté un groupe de demandeurs sur les réseaux sociaux, des dizaines ont répondu. Parmi eux, Stephen Redmond, 38 ans, vit à McEwen, à une heure de route de Nashville, dans le Tennessee. Il n’a jamais mis les pieds au Canada, mais son arrière-grand-père à la cinquième génération était le marchand de fourrures de la Nouvelle-France Jacques Timothé Boucher, devenu lieutenant-gouverneur du territoire de l’Illinois avant de s’installer à Nashville où il est connu comme le « premier citoyen ». Son héritage remonte même à son arrière-grand-père à la huitième génération, Pierre Boucher, fondateur de Boucherville, au Québec. « Cela me rappelle un peu ‘Un mariage de princesse’, où Mia (jouée par Anne Hathaway) n’avait aucune idée de qui elle était et a ensuite découvert que son histoire était importante. Je n’aurai peut-être pas sa fin de conte de fées, mais je suis reconnaissant de savoir d’où je viens, » explique-t-il.

Les histoires sont parfois plus récentes et marquées par l’Histoire. Mariam Watson, d’Indianapolis, dans l’Indiana, raconte que sa grand-mère Asako Uyeda est née à New Westminster, en Colombie-Britannique, en 1921, de parents immigrés japonais. Étudiante à l’Université de la Colombie-Britannique, elle s’est « auto-expulsée » vers le Japon après 1942, fuyant le sentiment anti-japonais de la Seconde Guerre mondiale. Là-bas, elle a rencontré un officier militaire américain avec qui elle s’est installée aux États-Unis. Sur une photo de 1982, on la voit tenir le bébé Mariam Watson, aux côtés de la mère de Mariam, Mary Ann Stone. Asako considérait le Canada comme sa maison. « Elle ne l’a jamais oublié. C’était très spécial pour elle, » confie Mariam.

Jeffrey Lensman, de Salt Lake City, retrace pour sa part un arrière-arrière-grand-père né au Québec en 1838, parti chercher de l’or dans l’Ouest avant de finir au Montana. La naissance de son grand-père au Montana en 1902 n’a laissé pour seule trace qu’un registre de baptême de l’église de son enfance. « L’enregistrement était en latin, mais je pouvais quand même reconnaître les détails. Pour ma demande, j’ai dû embaucher un traducteur approuvé par l’IRCC pour fournir la traduction anglaise, » indique-t-il, précisant qu’il ressent le besoin d’obtenir cette citoyenneté en « se sentant de plus en plus en danger là où je suis dans l’Utah, un État très conservateur. »

Contexte politique et réparations mémorielles

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Ce sentiment d’insécurité est partagé par plusieurs demandeurs. À Pittsburgh, en Pennsylvanie, Maria Dutilly explique que son arrière-grand-mère, Josephine Berube, a quitté Mont-Joli, au Québec, pour les États-Unis en 1903. Ce départ s’inscrit dans la « Grande Hémorragie » qui a vu près d’un million de Canadiens français fuir vers le sud. Pour elle, la sécurité sous l’administration du président Donald Trump est une préoccupation majeure, résumant sa motivation par « qui est à la Maison Blanche en ce moment. » Elle précise toutefois : « Je veux assurer aux Canadiens que beaucoup d’Américains, nous faisons cela avec le plus grand respect, et nous sommes tellement reconnaissants envers l’IRCC de faire cela. Ce n’est pas une blague pour nous, et nous nous ajusterons, nous nous adapterons, nous aimerons le sirop d’érable. »

D’autres y voient une réparation. Leah Larkin, résidente de la région de la baie de San Francisco ayant grandi dans le sud de la Louisiane en tant que Cajun, sent que cette loi restaure la dignité retirée à ses ancêtres dispersés dans les années 1700. « J’ai parfois les larmes aux yeux à l’idée que je peux d’une manière ou d’une autre ramener mes ancêtres acadiens sur leurs terres natales, » confesse-t-elle. « Même si je ne déménage jamais au Canada, j’aurai restauré ce qui est juste une connexion vraiment puissante à un endroit d’où nous avons été dispersés dans les années 1700. » Elle ajoute : « Pour le peuple canadien, je suis vraiment reconnaissante que vous soyez remontés dans le temps et que vous nous ayez acceptés, que vous ayez accepté les Acadiens comme une partie de votre culture, de votre tribu, » avant de conclure : « Même si je n’y déménage jamais, je serai simplement fière d’être Canadienne. »

Pour Nicolas Volant, agent de bord chez Alaska Airlines, la découverte a eu lieu lors d’un appel avec sa sœur en février : « Elle disait, ‘Hé, tu viens de voir cette nouvelle loi canadienne ? Nous sommes Canadiens.' » Leur grand-mère est née en 1904 à Coaticook, au Québec, et a déménagé à Easthampton, dans le Massachusetts, à la fin de son adolescence, sans jamais devenir citoyenne américaine. Toute sa famille y est enterrée. Prévoyant de soumettre sa demande d’ici la fin du mois, lui et ses frères et sœurs sont aux anges et prêts à déménager. « Je veux dire, cela semble profondément reconnaissant, et j’aime notre Premier ministre (Mark Carney), et je l’appelle mon Premier ministre, » conclut-il avec enthousiasme.

Selon la source : globalnews.ca

Créé par des humains, assisté par IA.

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