Crise au Canada : les familles dépensent plus de 120 % de leurs revenus pour se loger et se nourrir
Auteur: Simon Kabbaj
Le fossé grandissant entre les salaires et les prix

D’un océan à l’autre, les citoyens canadiens continuent de faire face à une insécurité alimentaire persistante. Les revenus actuels peinent à suivre l’augmentation des prix des denrées, créant une situation où le droit à l’alimentation n’est plus garanti pour tous selon plusieurs groupes de défense des droits sociaux.
Les données publiées par Statistique Canada l’an dernier ont révélé qu’environ un Canadien sur quatre vivait dans un ménage touché par l’insécurité alimentaire. Ces chiffres ont été rendus publics le même mois où d’autres statistiques indiquaient que les prix des aliments avaient subi une hausse de 3,5 % d’une année sur l’autre.
Marissa Alexander, directrice générale de l’organisme Réseau pour une alimentation saine, observe directement l’impact de ces données. « C’est horrible, » a-t-elle indiqué. « Le problème principal est que les gens n’ont pas assez de revenus pour soutenir leur mode de vie parce que nous ne sommes pas payés à des salaires justes ou appropriés, le coût du logement a augmenté, le coût de l’épicerie a augmenté. »
Une disparité marquée à travers les territoires

La situation ne se présente pas de manière uniforme à travers le pays. Dans la plupart des provinces, entre 23 et 28 % de la population vit dans des foyers confrontés à l’insécurité alimentaire. Seul le Québec se situe en dehors de cette fourchette, affichant un taux de 18 %.
Dans les territoires du Nord, les statistiques font état de 15 à 16 % de personnes touchées par ce phénomène, à une exception majeure près. Le Nunavut enregistre en effet une proportion nettement plus élevée, avec 56 % de ses résidents vivant dans des foyers en situation d’insécurité alimentaire.
La pression s’accentue sur les organismes d’aide locaux

L’impact de ces statistiques se ressent directement sur le terrain, notamment dans des villes comme Peterborough, en Ontario. Les banques alimentaires et divers organismes d’entraide locaux y enregistrent une hausse significative des demandes d’assistance, atteignant désormais plus de 1 000 visites chaque mois pour la banque alimentaire locale.
Ashley Anderson, directrice générale de Kawartha Lakes Food Source, témoigne des défis actuels de son organisation. « À cette période de l’année, nous devons nous serrer la ceinture et vraiment étirer nos dollars parce que les dons diminuent, » explique-t-elle.
Le profil des bénéficiaires a également évolué. « On entend beaucoup parler de personnes ayant des emplois à temps plein, elles ont des enfants et le prix de l’essence, ce sont quelques conversations que nous avons entendues dans la salle d’attente, » a ajouté Ashley Anderson.
L’équation mathématique du logement et de l’alimentation

Les données récentes de Santé publique Lakelands, qui couvre la région de Peterborough, montrent que 22,3 % des ménages ont connu l’insécurité alimentaire entre 2022 et 2024. Cette analyse englobe des familles au salaire minimum, des bénéficiaires de l’aide sociale Ontario au travail et des personnes seules recevant le Programme ontarien de soutien aux personnes handicapées.
Le coût combiné du loyer et de la nourriture laisse parfois des budgets exsangues. À Peterborough, une famille de quatre personnes vivant au salaire minimum dans un appartement de trois chambres consacre 71 % de son revenu à ces frais, lui laissant 1 432 $ pour le reste. En revanche, le même profil familial dépendant d’Ontario au travail se retrouve avec un solde négatif de 666 $, utilisant environ 120 % de son revenu pour se loger et se nourrir. Les réalités diffèrent selon les municipalités : selon l’Unité de santé du comté de Windsor-Essex, à Windsor, la famille au salaire minimum pourrait repartir avec 2 644 $ après avoir payé son loyer et sa nourriture, tandis que celle sous Ontario au travail conserverait 545 $.
Marissa Alexander souligne que même si certains montants semblent plus favorables, la difficulté est générale. « Il y avait autrefois des croyances problématiques selon lesquelles seules certaines personnes pouvaient être en situation d’insécurité alimentaire, et que c’était dû à leurs propres échecs personnels ou à leurs défis, » a-t-elle précisé. « Nous avons très clairement défendu que ce n’est pas le cas. Ce n’est pas un échec individuel, c’est un échec systémique. »
Les répercussions silencieuses sur la santé globale

Les conséquences de ce manque de ressources financières dépassent la simple question du volume des repas. Lauren Kennedy, diététiste professionnelle pour Santé publique Lakelands, insiste sur l’impact direct sur le maintien d’une bonne santé physique et mentale.
« Nous savons que plus les taux d’insécurité alimentaire des ménages augmentent, plus la sévérité de l’insécurité alimentaire des ménages augmente, plus les dépenses de santé augmentent, » a expliqué Lauren Kennedy. « Quand les gens font face à l’insécurité des ménages, il est difficile de manger suffisamment, sans parler de manger sainement. »
Cette situation complique particulièrement le quotidien des personnes souffrant de maladies chroniques, pour qui une alimentation saine est un outil de gestion médicale indispensable. De plus, les enfants grandissant dans ces environnements présentent une probabilité plus élevée de développer une dépression ou de rencontrer des troubles d’hyperactivité et d’inattention.
Repenser les solutions au-delà de l’aide d’urgence

Face à une prévision alarmante soulignée par un rapport de Banques alimentaires Canada, qui chiffre à près de 2,2 millions le nombre de visites en un seul mois pour l’année 2025, les travailleurs sociaux appellent à une intervention gouvernementale plus structurelle. « Quand il s’agit d’insécurité alimentaire des ménages, nous voulons essayer de la résoudre en fournissant de la nourriture d’urgence, » a noté Lauren Kennedy. « En même temps, nous devons faire attention à ne pas oublier que nous devons nous attaquer aux causes profondes de l’insécurité alimentaire des ménages. C’est un problème de revenus qui nécessite des solutions de revenus. »
Plusieurs pistes sont envisagées pour redresser la situation, selon Marissa Alexander. Parmi elles figurent l’instauration de davantage d’aides ciblées, à l’image du récent Remboursement pour l’épicerie déployé au début du printemps, ou encore l’ajustement de l’Allocation canadienne pour enfants afin de garantir que l’argent arrive directement « entre les mains de ceux qui en ont besoin ». Des changements politiques plus profonds, comme la mise en place d’un revenu de base « sous une forme ou une autre », sont également évoqués.
Pour les acteurs du secteur, l’enjeu relève fondamentalement des droits civiques fondamentaux. « Ce que nous constatons, c’est que nous savons que l’alimentation est un droit humain, et en ce moment au Canada, nous échouons à respecter ce droit humain, » a-t-elle conclu.
Créé par des humains, assisté par IA.