Bernie Sanders veut taxer les milliardaires et verser jusqu’à 12 000 $ aux familles : voici son plan
Auteur: Simon Kabbaj
L’émergence d’une proposition fiscale inédite au Congrès

La plupart des familles connaissent ce sentiment. Le salaire est versé, les factures sont payées, et il ne reste qu’un infime répit financier. Les courses coûtent plus cher, les loyers ne cessent de grimper et l’accès aux soins de santé s’apparente de plus en plus à un luxe. À quelques centaines de kilomètres de là, dans des endroits comme la Silicon Valley ou Wall Street, les fortunes s’accumulent à un rythme tel que les chiffres en perdent leur sens intuitif. Ce décalage, que la majorité des travailleurs américains ressentent profondément avant même de le chiffrer, se trouve aujourd’hui au cœur d’une législation majeure en cours d’examen au Congrès.
Début 2026, le sénateur du Vermont Bernie Sanders et le représentant de Californie Ro Khanna ont introduit un projet de loi intitulé « Make Billionaires Pay Their Fair Share Act ». Le concept fondamental est suffisamment simple pour être expliqué lors d’un dîner : taxer les citoyens les plus riches sur ce qu’ils possèdent, et utiliser ces fonds pour soutenir ceux qui ont beaucoup moins. Ce qui distingue cette proposition des promesses politiques habituelles réside dans son niveau de précision. Les montants sont concrets, les cibles sont clairement identifiées, et pour des millions de foyers, les versements potentiels pourraient intervenir rapidement.
La question de l’adoption de ce texte reste entière. Cependant, comprendre son contenu exact et le contexte économique qui l’a vu naître est essentiel pour quiconque tente d’analyser la situation actuelle du pays. Ce projet met en lumière les tensions structurelles d’une économie où les inégalités sont devenues un sujet central du débat public.
La mécanique d’une taxe ciblant 938 grandes fortunes

La législation instaurerait un impôt annuel sur la fortune de 5 % visant exclusivement 938 milliardaires américains, dont la valeur cumulée atteint aujourd’hui 8,2 billions de dollars. Le texte est formel : aucune personne dont la valeur nette est inférieure à 1 milliard de dollars ne paierait le moindre centime supplémentaire en impôts. Il ne s’agit pas d’un impôt sur le revenu, mais bien d’une taxe sur la richesse elle-même. Cela englobe la valeur totale du patrimoine, incluant les actions, l’immobilier, les œuvres d’art et les parts d’entreprises, après déduction des dettes éventuelles.
Contrairement aux revenus salariaux, une grande partie de la richesse des milliardaires réside dans des investissements qui fructifient d’année en année. Une personne possédant 2 milliards de dollars d’actifs devrait ainsi s’acquitter de 5 % de cette valeur annuellement, qu’elle ait ou non vendu des biens ou perçu un salaire. Les ultra-riches peuvent facilement emprunter sur leur patrimoine ou céder des parts sans affecter le fonctionnement de leurs entreprises. Les critiques soulèvent toutefois des objections pratiques légitimes : un tel impôt serait difficile à appliquer, pourrait encourager l’évasion fiscale et soulever des questions constitutionnelles. Évaluer des entreprises privées, des collections d’art ou des instruments financiers complexes est un véritable défi, et les personnes fortunées disposent des ressources nécessaires pour contester ces évaluations.
Pour répondre à ces préoccupations, les concepteurs du projet ont élaboré une base d’imposition globale sans aucune exemption. Ils soulignent que le nombre restreint de contribuables concernés, soit environ 1 000 individus, permettrait de mener des audits systématiques et rigoureux. Selon l’analyse d’Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, professeurs d’économie à l’Université de Californie à Berkeley spécialisés dans la concentration des richesses et la politique fiscale, cette législation générerait 4,4 billions de dollars sur la prochaine décennie.
Radiographie d’un écart de richesse historique

Pour saisir l’engouement autour de telles propositions, il faut observer la répartition actuelle des richesses américaines. L’année dernière seulement, les 938 milliardaires du pays se sont enrichis de 1,5 billion de dollars. Ce chiffre ne représente pas leur fortune totale, mais bien la simple croissance de celle-ci sur douze mois. Sur les 50 dernières années, 79 billions de dollars de richesse ont été redistribués des 90 % les plus pauvres vers le 1 % le plus riche. Les comptes financiers distributionnels de la Réserve fédérale, qui mesurent trimestriellement la répartition du patrimoine des ménages depuis 1989 (en suivant le 1 % supérieur, les 9 % suivants, les 40 % suivants et la moitié inférieure), confirment que la concentration des richesses parmi les 10 % des ménages les plus aisés a augmenté de manière mesurable depuis 1990.
À l’autre extrémité du spectre, la proportion de consommateurs vivant d’un chèque de paie à l’autre reste obstinément élevée. Bernie Sanders a lui-même souligné que 60 % des Américains se trouvent dans cette situation, luttant pour payer leur logement, leur nourriture et leurs soins de santé. Des enquêtes plus larges fondées sur des données autodéclarées placent même ce chiffre à un niveau considérablement plus élevé au cours de certaines périodes récentes. Ce panorama illustre non seulement qui s’est enrichi, mais aussi qui a été laissé pour compte dans ce processus.
Le contraste est saisissant avec les personnalités les plus fortunées. Elon Musk, l’homme le plus riche du monde avec une valeur nette estimée par Forbes à 828 milliards de dollars, principalement grâce à ses parts dans SpaceX et Tesla, devrait environ 42 milliards de dollars d’impôts selon les calculs du bureau de Bernie Sanders. D’après le Bloomberg Billionaires Index, la valeur nette de Mark Zuckerberg s’élève à environ 217 milliards de dollars, et celle de Jeff Bezos à environ 285 milliards de dollars. Leurs impôts respectifs s’élèveraient à environ 11 milliards de dollars chacun sous ce même taux de 5 %. Ces montants ne sont pas des projections sur des revenus futurs, mais des calculs directs basés sur la valeur nette actuelle connue.
Où iraient les 4,4 billions de dollars récoltés ?

Si les paiements directs de la première année font la une des journaux, l’ambition principale de la loi réside dans l’utilisation des revenus sur dix ans. Les recettes ne disparaîtraient pas dans les caisses générales du gouvernement. Dès la première année, le projet prévoit un versement direct de 3 000 dollars pour chaque homme, femme et enfant des foyers gagnant 150 000 dollars ou moins, ce qui équivaut à 12 000 dollars pour une famille de quatre personnes. Pour ces ménages, cela représente un fonds pour les réparations automobiles, une franchise médicale, trois mois de courses ou la création d’un compte d’épargne que des millions d’Américains ne possèdent pas actuellement.
Bernie Sanders et Ro Khanna ont détaillé d’autres utilisations spécifiques. Le projet annulerait les coupes de 1,1 billion de dollars dans Medicaid et l’Affordable Care Act, initialement contenues dans le texte du président Trump baptisé « One Big Beautiful Bill Act ». Il instaurerait un salaire minimum de 60 000 dollars pour les enseignants des écoles publiques, une mesure qui toucherait chaque établissement public du pays. Le texte plafonnerait également les frais de garde d’enfants à 7 % du revenu du ménage, libérant ainsi des centaines de dollars par mois pour les parents actifs dans une période où des dizaines de millions d’Américains peinent à subvenir à leurs besoins fondamentaux.
La loi élargirait par ailleurs Medicare pour couvrir les soins dentaires, visuels et auditifs de millions de personnes âgées, qui renoncent aujourd’hui à des traitements nécessaires faute de prise en charge. Sur le front du logement, l’objectif est de construire, réhabiliter et préserver plus de 7 millions de logements abordables pour faire face à la crise des sans-abri et au manque d’habitations accessibles.
Ce dernier point répond à une crise qui couve depuis des années. Le rapport Gap 2025 de la National Low Income Housing Coalition a révélé que les locataires aux revenus les plus faibles font face à une pénurie de 7,1 millions de logements locatifs abordables et disponibles. On ne compte que 35 logements abordables pour 100 ménages locataires à revenus extrêmement faibles. En conséquence de cette pénurie, les trois quarts de ces locataires subissent une charge financière sévère, consacrant plus de la moitié de leurs revenus à leur loyer.
Un horizon politique incertain aux enjeux de santé publique

Introduit par des membres du parti minoritaire au sein d’un Congrès actuellement contrôlé par les Républicains, ce projet de loi fait face à un parcours législatif très ardu. L’administration Trump a pris la direction opposée en matière de politique fiscale, prolongeant et élargissant des réductions d’impôts qui profitent principalement aux hauts revenus, notamment via le « One Big Beautiful Bill Act ». Néanmoins, les milliardaires attirent de plus en plus l’attention d’Américains mécontents. Selon un sondage Harris Poll de novembre 2025, beaucoup perçoivent les ultra-riches comme une menace pour le pays, un sentiment qui se renforce au-delà des clivages partisans.
Indépendamment de son avenir législatif, l’efficacité de ce texte réside dans sa capacité à imposer un inventaire public des richesses aux États-Unis. Les chiffres sont précis et associés à des noms réels : la facture fiscale estimée à 42 milliards de dollars pour Elon Musk, ou les 11 milliards pour Mark Zuckerberg et Jeff Bezos. Dans ce même contexte législatif foisonnant, il est à noter qu’un autre projet de loi récent propose de permettre aux détenteurs de plans 401(k) de faire des dons de charité libres d’impôts, illustrant l’effervescence autour des questions de fiscalité et de redistribution.
Pour les lecteurs attentifs aux déterminants sociaux du bien-être, qui incluent la sécurité financière, la stabilité du logement et l’accès aux soins, le lien entre le stress financier chronique et la santé physique est largement documenté. Une pression pécuniaire persistante augmente les niveaux de cortisol, perturbe le sommeil et a été associée à des taux plus élevés de maladies cardiovasculaires et de troubles de la santé mentale. Une politique qui réduit significativement la pression financière sur les familles de travailleurs ne relève donc pas seulement d’un argument économique, mais d’un véritable enjeu de santé publique.
Que l’on soutienne ou non la ligne politique de ce projet, comprendre ce que les impôts des milliardaires pourraient financer constitue un contexte essentiel pour tout débat sur l’accès aux soins, l’abordabilité du logement ou la sécurité financière en Amérique. L’écart entre ce que possèdent les Américains les plus riches et ce que le reste du pays peut s’offrir n’a jamais été aussi mesurable. Ce que la société fera de cette mesure relève désormais d’une question politique. Mais pour la majorité des familles, l’expérience vécue de ce décalage n’a absolument rien d’abstrait.
Créé par des humains, assisté par IA.