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Les épaves des guerres mondiales : ces bombes à retardement sous les eaux américaines
Crédit: lanature.ca (image IA)

Le naufrage oublié du SS William Rockefeller

Le 28 juin 1942, plus de sept mois après la déclaration de guerre du Congrès américain au Japon et à l’Allemagne, marquant l’entrée officielle du pays dans la Seconde Guerre mondiale, un événement dramatique se joue en mer. Le sous-marin allemand U-701 prend pour cible le SS William Rockefeller, un immense navire long de 554 pieds. Cette attaque s’inscrit dans le cadre de l’opération Drumbeat, une vaste offensive de l’Axe visant spécifiquement à détruire les navires marchands et de transport américains.

Pendant douze longues heures, l’épave en feu du William Rockefeller, qui figurait alors parmi les plus grands pétroliers au monde, dérive de manière incontrôlable. Le bâtiment finit par sombrer au large des côtes de la Caroline du Nord, emportant dans les profondeurs sa cargaison colossale. Depuis plus de 80 ans, cette gigantesque structure d’acier repose dans les eaux de l’Atlantique ouest, toujours chargée de 135 000 barils de fioul lourd.

La situation alarme aujourd’hui la communauté scientifique. Avec le temps, l’eau salée ronge inexorablement la coque du navire. Une rupture pourrait provoquer une marée noire d’une ampleur vertigineuse, estimée à près de la moitié du désastre de l’Exxon Valdez, qui avait dévasté la baie du Prince-William en Alaska en 1989. Le défi majeur pour prévenir cette catastrophe réside dans un fait troublant : la localisation exacte de cette épave demeure totalement inconnue.

L’alerte scientifique face aux épaves polluantes

credit : lanature.ca (image IA)

Le cas du SS William Rockefeller n’est malheureusement pas un phénomène isolé. Il incarne une menace écologique silencieuse, une véritable bombe à retardement tapie sous les vagues. Dès 2013, l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA) a publié une évaluation alarmante, identifiant formellement 87 épaves datant de la Première et de la Seconde Guerre mondiale situées dans les eaux américaines.

Ces navires engloutis présentent un risque environnemental particulièrement élevé en raison de leurs cargaisons dangereuses. Les spécialistes les classifient sous l’appellation d’épaves potentiellement polluantes (PPW). Le mécanisme de ce péril est bien connu : l’exposition prolongée des structures en acier à l’eau salée déclenche une inévitable corrosion, menaçant de libérer des carburants emprisonnés dans ce tombeau marin depuis près d’un siècle.

Une nouvelle étude publiée dans la revue scientifique Heritage vient préciser la nature de ce danger. Rédigé par l’archéologue maritime Michael Brennan, ce document analyse les découvertes récentes d’épaves et les évolutions des évaluations de menaces depuis le rapport de 2013. L’auteur souligne la gravité de l’enjeu : « Les pétroliers comme le Rockefeller présentent le plus grand risque potentiel de pollution ; trouver et évaluer ces sites est primordial pour déterminer quel est ce risque et si l’assainissement de la cargaison de carburant est possible ou nécessaire. »

L’avertissement sinistre du SS Derbent

credit : lanature.ca (image IA)

Pour illustrer la réalité de cette menace, l’étude s’appuie sur des précédents irréfutables. Michael Brennan met en lumière l’histoire du SS Derbent, un pétrolier datant de la Première Guerre mondiale qui a coulé dans la mer d’Irlande en 1917. Considéré comme une épave potentiellement polluante, ce navire a fait l’objet d’une campagne de cartographie par sondeur multifaisceau en 2014, livrant des conclusions particulièrement inquiétantes.

Les relevés de 2014 ont prouvé que le pétrole du Derbent s’était déjà échappé au fil des décennies, fuyant très probablement par une importante fissure s’étendant sur toute la longueur de la coque. Huit ans plus tard, une seconde évaluation multifaisceau réalisée en 2022 a révélé que les réservoirs de pétrole du navire, désormais vides, s’étaient totalement effondrés sur eux-mêmes dans l’intervalle. Si ces cuves avaient encore contenu du pétrole au moment de cet effondrement, fréquent lorsque les structures corrodées restent immergées trop longtemps, l’écosystème local aurait soudainement subi un désastre absolu.

Face à ce constat, le chercheur analyse la situation avec gravité. « L’effondrement catastrophique du Derbent indique que la défaillance de la structure d’une épave de pétrolier est possible et constitue une préoccupation majeure pour les gestionnaires de l’environnement », écrit-il dans son étude. Il précise sa pensée : « En tant qu’épave de la Première Guerre mondiale, le cas du Derbent est un avertissement sinistre de ce qui pourrait arriver dans les prochaines décennies alors que les épaves de la Seconde Guerre mondiale continuent de se corroder. »

Le défi complexe de la localisation et de l’inspection

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L’un des obstacles majeurs dans la prévention de ces catastrophes écologiques réside dans le manque d’informations visuelles directes. Le rapport de la NOAA de 2013 évaluait les 87 épaves à risque, incluant le William Rockefeller, mais répertoriait également d’autres bâtiments célèbres comme l’Empire Gem, le Lancing, le Paestum, l’E.M. Clark et le Dixie Arrow. Or, certains de ces navires n’ont tout simplement jamais été localisés, rendant toute évaluation précise des risques extrêmement difficile.

Cependant, observer ces épaves de ses propres yeux peut bouleverser les hypothèses établies. En 2021, une expédition dirigée par Michael Brennan a abouti à la découverte d’un pétrolier nommé Bloody Marsh, reposant au large des côtes de la Caroline du Sud. En 2013, la NOAA supposait que ce navire s’était probablement posé à la verticale sur les fonds marins profonds lors de son naufrage.

La réalité observée fut tout autre : le bateau a en fait coulé en morceaux après qu’une torpille, tirée par un sous-marin allemand U-66, a violemment transpercé sa salle des machines. Heureusement, les premiers rapports de l’expédition sur le Bloody Marsh ont indiqué que la coque ne présentait aucune menace de défaillance imminente. Cette découverte souligne l’importance cruciale de l’observation sur le terrain pour évaluer la solidité réelle des structures métalliques centenaires.

Une mobilisation internationale pour désamorcer le danger

credit : lanature.ca (image IA)

Chaque nouvelle exploration confirme la nécessité absolue d’étudier les sites au cas par cas. L’archéologue rappelle les défis pratiques de cette mission : « Pour d’autres épaves, cette détermination du risque de pollution, y compris si la cargaison de pétrole a fui par les évents et la tuyauterie dans les épaves droites ou reste piégée dans la coque des épaves inversées, ne peut être accomplie qu’une fois qu’une épave est trouvée et documentée. » Il ajoute : « Cela rend notre travail de priorisation et d’atténuation de la pollution provenant des épaves de la Seconde Guerre mondiale plus difficile et urgent. »

Devant l’ampleur de la tâche, des initiatives se déploient à travers le monde. Des coalitions mondiales voient le jour, à l’image du Projet Tangaroa, qui rassemble divers acteurs autour d’un objectif commun : nettoyer ces épaves remplies de cargaisons de pétrole dispersées sur le globe. Le travail restant à accomplir demeure toutefois colossal pour sécuriser l’ensemble de ces sites sous-marins.

Afin de dresser un tableau complet de la menace, les experts réclament des moyens techniques accrus. Michael Brennan plaide avec urgence pour l’examen des données satellitaires de la surface des océans et la réalisation de relevés en eaux profondes. Il insiste particulièrement sur le besoin de multiplier les relevés par véhicules sous-marins autonomes (AUV) et les investigations par véhicules télécommandés (ROV). Les outils technologiques existent, il reste encore du temps pour désamorcer ces bombes à retardement sous-marines avant qu’il ne soit trop tard.

Selon la source : popularmechanics.com

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