Mystère dans le delta du Nil : la technologie révèle une vaste structure antique sous la boue
Auteur: Mathieu Gagnon
Un environnement hostile aux fouilles traditionnelles
Le nord-ouest du delta du Nil égyptien recèle une histoire fascinante dont l’accès est historiquement rendu complexe par les inondations régulières. Le site archéologique de Bouto, également identifié sous le nom de Tell el-Fara’in, illustre parfaitement la difficulté de mener des recherches et des excavations terrestres face aux caprices de l’eau et de la boue.
Pour s’affranchir de ces contraintes environnementales, une équipe conjointe réunissant les spécialistes de l’Institut national de recherche en astronomie et géophysique d’Égypte et ceux de l’université de Kiel en Allemagne a adopté une démarche inédite. Les chercheurs ont déployé une approche technologique multiple, cherchant à l’origine à tester la pertinence de ces outils pour appréhender des sites archéologiques dont la stratification s’avère extrêmement complexe.
Cette initiative pionnière visait à sonder le sous-sol avant la moindre excavation physique majeure. L’enjeu initial était de prouver l’efficacité d’un appareillage de pointe sur ce terrain capricieux, une expérience qui a finalement débouché sur la découverte de vestiges d’une ampleur insoupçonnée, dépassant le simple savoir-faire technique des opérateurs.
La radiographie d’un sol aux multiples strates

La stratégie déployée par les scientifiques a pris la forme d’une combinaison unique de plusieurs méthodes non invasives. L’exploration a débuté par l’analyse d’imagerie satellite couplée à des logiciels de traitement de données, une première étape indispensable pour localiser les indications de structures enfouies sous le niveau actuel du sol.
L’équipe s’est ensuite appuyée sur des mesures de tomographie de résistivité électrique afin d’augmenter significativement ses chances d’exposer une « caractéristique souterraine significative ». Cette technologie complexe consiste à faire circuler des courants électriques entre des piquets métalliques plantés à la surface. Le dispositif permet de générer un modèle de relevé en trois dimensions, une modélisation souterraine que l’on peut comparer au fonctionnement d’un scanner médical de type tomodensitométrie (CT scan).
Ces travaux ont fait l’objet d’une publication dans la revue scientifique Applied Geophysics. Les auteurs y soulignent l’histoire occupationnelle complexe du site, qui s’étire de la période prédynastique jusqu’au début de l’ère islamique. Malgré cet empilement massif d’époques dans le sol, l’utilisation de méthodes d’imagerie complémentaires a permis aux chercheurs de jeter un regard en arrière jusqu’au premier siècle avant notre ère. « Les résultats de cette étude démontrent l’efficacité de la combinaison des mesures géophysiques et des données de télédétection », précisent les scientifiques, « qui a donné une vision très précise dans la détection d’établissements enfouis dans une région complexe. »
Temple ou tombeau : un colosse exhumé de la période saïte

Forts des données récoltées en surface, les scientifiques ont pu engager une phase de fouille ciblée par trous de forage. Le croisement des coordonnées a permis de mettre au jour un bâtiment monumental datant de la 26e dynastie égyptienne, une ère temporelle souvent désignée par les historiens comme la période saïte, correspondant au septième ou au sixième siècle avant notre ère.
La trouvaille majeure se caractérise par des dimensions impressionnantes, s’étendant sur environ 65 pieds par 80 pieds. La fonction originelle de ce colossal édifice reste soumise à l’analyse, la structure s’apparentant, selon l’équipe, à un temple secondaire ou bien à un tombeau de très grande envergure.
L’étude des différents forages révèle que le bâtiment se situe à des profondeurs allant de 10 à 20 pieds. Son architecture s’appuie sur des murs massifs approchant les 40 pieds de largeur, l’ensemble reposant intégralement sur une fondation constituée de sable. Les analyses des géophysiciens portent à croire qu’une strate historique encore plus ancienne demeure cachée sous ce niveau de fondation sablonneuse.
Reliques, déités et sceau royal

L’enfoncement progressif des puits a permis de lire l’histoire du site à travers les âges. L’équipe a aisément tracé la présence de vestiges de matériel archéologique ptolémaïque ou romain dans les couches supérieures, isolant notamment des briques de boue, des débris de calcaire et des fragments de poterie. L’accès à la structure principale a quant à lui livré « de nombreux artefacts religieux et amulettes » directement préservés à l’intérieur de l’édifice.
Le panthéon mis au jour offre un large aperçu des croyances locales. Une première amulette représente une créature hybride associant un babouin, un faucon et un nain Pataikos. Une amulette en calcaire illustre Ouadjet, la déesse de Bouto. La collecte s’enrichit d’une pièce montrant la déesse Isis allaitant les dieux Horus et Bès, ainsi que d’une amulette figurant l’enfant Horus, dont la forme indique qu’elle devait être portée en collier.
Les archéologues ont documenté un petit bassin d’offrandes, un bas-relief sculpté de la déesse Hathor et plusieurs statues capturées dans des positions sexuelles. Parmi l’ensemble des éléments extraits, les chercheurs considèrent qu’un scarabée en stéatite compte parmi les pièces les plus significatives de tout le lot. L’artefact porte en effet le nom du roi Thoutmôsis III et officiait très probablement en tant que sceau.
Les secrets de l’ingénierie urbaine antique

Les observations liées à la structure ont conduit l’équipe à déduire que de vastes sections du site avaient été intentionnellement nivelées ou modifiées. Cette préparation rigoureuse du sol de Bouto avait pour objectif évident de faciliter les activités de construction qui allaient suivre. Ces manipulations structurelles s’avéraient indispensables dans la région.
La régularité, l’uniformité et la profondeur de la couche de fondation témoignent d’un travail préparatoire considérable de la terre. Les auteurs estiment que cette approche suggère l’existence d’un effort de planification urbaine étendu durant la période saïte. Cette technique de nivellement artificiel, qui pouvait s’avérer hautement complexe pour l’époque, constituait la clé indispensable pour stabiliser toute structure dans cette zone meuble.
L’ensemble de la butte de Bouto était vraisemblablement déjà en cours d’utilisation durant la période saïte. L’équipe appuie cette hypothèse sur la présence ininterrompue de tessons de poterie de cette époque retrouvés à travers l’intégralité de la surface étudiée. Selon eux, l’occupation réelle du site était très certainement plus robuste que ce que laissent aujourd’hui entrevoir les simples caractéristiques architecturales rescapées du temps.
Une chronologie brisée par le mouvement des eaux

Le déploiement minutieux des méthodes technologiques a permis de lever le voile sur une fracture temporelle inattendue. Les données révèlent une absence totale d’occupation sur une période couvrant 1 500 ans d’histoire. Ce vide béant dans la chronologie des lieux s’explique très probablement par le déplacement constant des eaux dans l’environnement du delta.
À la suite de cette ère d’abandon, le mouvement des populations s’est réorienté lors de la phase de repeuplement. Les zones d’habitation se sont décalées vers l’est, investissant des terres qui n’étaient pas occupées auparavant. Cette nouvelle occupation du sol est marquée de façon tangible par la présence de structures de petite taille et l’aménagement de fours.
Les auteurs rappellent avec insistance que l’intégralité de ces découvertes n’aurait jamais été rendue possible sans le recours à leur approche purement technique. Face à la densité historique de la zone, ils envisagent que la réalisation de scanners supplémentaires, en s’appuyant sur ces méthodes nouvellement éprouvées, pourrait projeter une lumière encore plus vive sur ce qui reste toujours enfoui sous le sable et la boue de Bouto.
Selon la source : popularmechanics.com