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Scandale Trump : Ce que révèlent ces étranges transactions pétrolières
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Un lundi matin pas comme les autres sur les marchés

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C’était un lundi matin de mars, en apparence ordinaire. Aucune annonce économique majeure n’était attendue. La Réserve fédérale américaine restait silencieuse. Et pourtant, sur les marchés pétroliers, quelque chose d’inhabituel s’est produit. En l’espace de quelques secondes, des centaines de millions de dollars de contrats de pétrole brut ont changé de mains. Une frénésie soudaine, sans cause apparente, alors que le calme régnait sur toutes les places financières.

Quinze minutes plus tard, une publication de Donald Trump sur son réseau social, Truth Social, apportait un éclairage troublant. Le président y annonçait une pause dans les frappes militaires prévues contre l’Iran. Instantanément, les prix du pétrole ont chuté. Les traders qui venaient de placer ces paris colossaux ont empoché une fortune.

Cette séquence ne serait pas un événement isolé. Répétée à plusieurs reprises au fil des soubresauts géopolitiques, elle a déclenché des enquêtes, des interpellations au Congrès et un vif débat public. La question est sur toutes les lèvres : qui, à Washington, pourrait s’enrichir grâce aux décisions prises dans le Bureau Ovale ?

Ce que les données de trading révèlent

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Une analyse menée par la BBC sur les mouvements des marchés financiers a mis en évidence un schéma récurrent. Des transactions lucratives, portant sur des millions de dollars, semblent systématiquement précéder de quelques heures, voire de quelques minutes, des annonces majeures de Donald Trump sur Truth Social ou lors de déclarations officielles.

L’exemple le plus scruté s’est produit le 23 mars 2026. En une seule minute, des traders ont placé entre 500 et 580 millions de dollars sur des contrats à terme de pétrole brut Brent et West Texas Intermediate. Il était alors 6h49 du matin, heure de l’Est. Environ quinze minutes plus tard, le président Trump publiait un message sur Truth Social évoquant des pourparlers productifs avec l’Iran pour une désescalade des tensions. Les prix du pétrole ont immédiatement plongé, récompensant ceux qui avaient misé sur cette baisse. Le volume d’échanges à ce moment-là était environ neuf fois supérieur à la moyenne pour cette heure de la journée, anticipant avec une précision chirurgicale à la fois une baisse des prix du pétrole et une hausse des marchés actions.

Pour Paul Krugman, économiste lauréat du prix Nobel, cette activité boursière était suspecte car aucune nouvelle n’était attendue ce lundi matin. Dans un billet de blog, il écrivait que le trading « était particulièrement bizarre car il n’y avait aucune information publique majeure pour justifier de soudaines et importantes transactions de marché ». Le schéma s’est répété. Le 7 avril, environ 950 millions de dollars de paris sur la baisse des prix du pétrole ont été enregistrés quelques heures avant que Trump n’annonce un cessez-le-feu de deux semaines avec l’Iran, provoquant une chute des cours de 15%. D’autres transactions suspectes ont eu lieu les 17 et 21 avril. Les opérations documentées incluent donc une position de 500 millions de dollars le 23 mars, une de 950 millions le 7 avril, une de 760 millions avant une annonce le 17 avril sur la réouverture du détroit d’Ormuz, et une autre fin avril. Pour le seul mois d’avril, l’exposition totale est estimée à 2,1 milliards de dollars.

Stephen Piepgrass, avocat associé spécialisé dans le trading de contrats à terme au cabinet Troutman Pepper Locke, a déclaré à CBS News que « le pic massif de volume des transactions juste avant ce message est certainement suffisant pour soulever des sourcils, et je pense pour lancer une enquête ».

Au-delà de l’Iran : d’autres signaux d’alerte

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Si les transactions liées aux annonces sur l’Iran sont frappantes, elles ne constituent pas les seuls signaux d’alerte. Le schéma remonte au chaos des marchés provoqué par la politique douanière de Trump en avril 2025. Le 2 avril 2025, jour qu’il avait baptisé « Jour de la Libération », Trump avait annoncé un vaste ensemble de droits de douane, entraînant un krach boursier important. Une semaine plus tard, il annonçait une pause de 90 jours sur ces mêmes tarifs. Le S&P 500 a alors bondi de 9,5 %, l’un de ses plus gros gains journaliers depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon les rapports, des traders avaient commencé à placer des paris importants sur un rebond du marché à 18h00, heure d’été britannique. L’annonce de Trump est tombée à 18h18.

Un autre cas concerne le Venezuela en janvier 2026. Un trader a transformé environ 32 000 dollars en plus de 400 000 dollars en pariant sur la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro avant qu’elle ne soit annoncée le lendemain matin. Cette affaire a pris une nouvelle dimension juridique. Pour la première fois, des responsabilités légales ont émergé : le ministère de la Justice a inculpé un soldat des forces spéciales américaines qui aurait utilisé des informations classifiées pour gagner 400 000 dollars sur la plateforme de marchés prédictifs Polymarket, en pariant sur le raid de janvier visant à renverser Maduro.

Le cas de ce soldat illustre précisément les craintes des experts. Le ministère de la Justice a allégué que le soldat avait utilisé l’une des plateformes de délit d’initié les plus accessibles au monde pour profiter de sa connaissance préalable d’une opération militaire. Si le délit d’initié est universellement considéré comme illégal sur les marchés financiers traditionnels, l’espace des marchés prédictifs, lui, a longtemps opéré dans une zone grise.

Marchés prédictifs et conflits d’intérêts familiaux

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Des plateformes basées sur la blockchain, comme Polymarket et Kalshi, permettent aux utilisateurs de spéculer sur tout et n’importe quoi : de la météo aux résultats de baseball, en passant par la politique étrangère américaine. Or, Donald Trump Jr., le fils du président, est un investisseur de Polymarket et siège à son conseil consultatif. Il est également conseiller stratégique pour Kalshi.

Le 7 avril, au moins 50 comptes fraîchement créés sur Polymarket ont placé des paris substantiels sur un cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran, peu avant que Trump n’annonce l’accord sur Truth Social. Ces paris, qui ont généré des centaines de milliers de dollars de profits, ont été placés alors même que le président continuait d’escalader les menaces contre l’Iran, avertissant qu' »une civilisation entière mourra ». Un analyste indépendant a identifié 38 comptes qu’il estime appartenir à une seule et même personne, qui auraient collectivement empoché plus de 2 millions de dollars en pariant correctement sur les frappes américano-israéliennes de février en Iran. Ces comptes, nouvellement créés, anonymes et financés en cryptomonnaie, sont très difficiles à tracer.

Ces pratiques ont suscité des critiques bipartisanes, mais le président a appliqué une réglementation souple qui a favorisé l’expansion de cette industrie. Sa société familiale, la Trump Organization, travaille même à l’ouverture de son propre marché prédictif, baptisé Truth Predict. Les critiques soulignent que l’implication profonde de la famille dans ce secteur crée un conflit d’intérêts que l’administration n’a pas traité de manière adéquate. Amanda Fischer, directrice politique du groupe de réforme financière Better Markets, note qu’il existe une interdiction stricte sur les contrats liés à la guerre, à l’assassinat et au terrorisme, mais que la CFTC sous le président Trump « s’est complètement retirée de toute application concernant le type de contrats disponibles sur ces plateformes ».

Que dit la loi ? Un arsenal juridique face à la réalité

Pour comprendre l’enjeu, il faut connaître les obligations légales des fonctionnaires. Le STOCK Act (Stop Trading on Congressional Knowledge Act) de 2012, signé par le président Barack Obama le 4 avril 2012, a été conçu pour lutter contre les délits d’initiés. Il interdit aux membres du Congrès et aux autres employés du gouvernement d’utiliser des informations non publiques à des fins de profit personnel.

La loi stipule explicitement que les employés du pouvoir exécutif, les magistrats et les employés du pouvoir judiciaire ne sont pas exemptés des interdictions de délit d’initié prévues par le droit des valeurs mobilières, y compris le Securities Exchange Act de 1934. Cela signifie que le président, le vice-président et tous les secrétaires du cabinet sont concernés. Nul n’est au-dessus de ces règles.

Sur le papier, les sanctions sont sévères. En vertu du Securities Exchange Act et de la loi Sarbanes-Oxley, le ministère de la Justice peut engager des poursuites pénales incluant des amendes allant jusqu’à 5 millions de dollars pour les individus et 25 millions pour les entités. Les condamnations pour fraude sur les valeurs mobilières sont passibles de peines allant jusqu’à 25 ans de prison fédérale par infraction. Le défi, comme souvent en droit financier, réside dans l’application. Les lois existantes sur le délit d’initié manquent de définitions précises. Le STOCK Act tente d’y remédier, mais ses détracteurs estiment qu’il est insuffisant. Les exigences de déclaration laissent des semaines s’écouler avant que les transactions ne soient rendues publiques, le respect de la loi est difficile à vérifier et son application semble inexistante. Aucune charge n’a jamais été retenue contre un sénateur ou un représentant en vertu de cette loi.

La lente réaction des régulateurs et de la Maison-Blanche

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Le principal régulateur américain des produits dérivés, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), enquête désormais sur une série de transactions suspectes sur le marché des contrats à terme sur le pétrole, selon des sources proches du dossier. L’enquête se concentre sur les transactions effectuées sur les plateformes de CME Group et Intercontinental Exchange, notamment pour les journées des 23 mars et 7 avril.

La pression du Congrès s’est rapidement intensifiée. Selon CNBC, le représentant de Californie Sam Liccardo a écrit à la Securities and Exchange Commission (SEC) et à la CFTC pour « exprimer son alarme face aux récents reportages indiquant que d’importantes transactions ont été effectuées sur les prix du pétrole brut et les contrats à terme S&P 500 E-mini juste avant que le Président n’annonce une action, ou son absence, en Iran ». Le 9 avril, les sénateurs Elizabeth Warren et Sheldon Whitehouse ont également envoyé une lettre officielle au président de la CFTC, Michael Selig, décrivant une « préoccupation récurrente » concernant l’utilisation abusive possible d’informations gouvernementales non publiques. Le 16 avril, Michael Selig a répondu publiquement devant la commission de l’Agriculture de la Chambre : « Je veux être très clair : quiconque se livre à la fraude, à la manipulation ou au délit d’initié sur l’un de nos marchés, nous vous trouverons et vous ferez face à toute la force de la loi ».

Pourtant, le mécanisme d’enquête fait face à de graves problèmes structurels. L’administration Trump a systématiquement démantelé une grande partie de l’appareil destiné à détecter les délits d’initiés et la fraude en col blanc. La Section de l’Intégrité Publique du ministère de la Justice, créée après le Watergate, a vu ses effectifs passer de 36 à 2 avocats, et a été privée de son autorité pour ouvrir de nouveaux dossiers. Reuters a rapporté que la principale responsable de l’application des lois à la SEC a démissionné après que la direction de l’agence l’ait empêchée de poursuivre agressivement des affaires touchant le cercle de Trump.

Entre démentis officiels et consensus des experts

La Maison-Blanche a tout nié en bloc. « Tous les employés fédéraux sont soumis à des directives éthiques gouvernementales qui interdisent l’utilisation d’informations non publiques à des fins financières. Cependant, toute insinuation selon laquelle des responsables de l’administration se livreraient à de telles activités sans preuves est un reportage sans fondement et irresponsable », a déclaré le porte-parole Kush Desai. Le 24 mars, au lendemain des premières transactions suspectes, la Maison-Blanche a même diffusé une note interne avertissant les employés de ne pas utiliser leur position pour parier sur les marchés à terme. Une initiative qui a soulevé plus de questions qu’elle n’en a résolues. Pour le représentant Liccardo, une note de la Maison-Blanche « donnant pour instruction aux fonctionnaires de ne pas participer à des activités de délit d’initié sur les marchés prédictifs n’est guère réconfortante », notant que « personne dans la fonction publique fédérale n’a besoin qu’on lui ‘rappelle’ l’illégalité flagrante de l’enrichissement financier personnel par l’exploitation d’informations confidentielles ».

Du côté des experts financiers, trouver une explication innocente s’avère difficile. Craig Holman, lobbyiste pour l’organisation de surveillance Public Citizen, a déclaré : « Il est très difficile de croire que ces parieurs placeraient de telles sommes d’argent, quelques instants avant une annonce officielle qui impacterait les prix du pétrole, par simple hasard ». Ben Schiffrin, de Better Markets, a qualifié le timing des transactions de « suspect », présentant les deux scénarios possibles à CBS News : « L’explication anodine est que les traders ont simplement eu la chance de négocier juste avant l’annonce d’une information matérielle. L’explication plus problématique est qu’ils étaient au courant de l’annonce avant de placer leurs ordres ».

Même en cas de poursuites, les experts avertissent que les condamnations sont difficiles à obtenir. Paul Oudin, professeur à l’ESSEC, a expliqué à la BBC : « Les autorités financières n’engageront pas de poursuites si elles ne peuvent pas identifier la source de l’information. Vous pouvez avoir des transactions massives sur un instrument financier qui montrent clairement que quelqu’un était au courant de ce que Donald Trump allait déclarer. Pourtant, il y a de fortes chances que personne ne soit poursuivi ». Bien que le délit d’initié soit illégal pour la plupart des Américains depuis 1933, la loi n’a été formellement appliquée aux responsables gouvernementaux qu’en 2012. À ce jour, personne n’a été poursuivi en vertu de la loi sur les valeurs mobilières pour ce type de conduite.

Quel impact pour vous et l’intégrité des marchés ?

Pourquoi cette affaire devrait-elle préoccuper le citoyen ordinaire ? La réponse est simple : le délit d’initié, qui consiste à utiliser des informations non publiques pour réaliser des profits, est illégal car il sape l’intégrité des marchés et la confiance des investisseurs. Lorsque les mêmes marchés qui abritent votre épargne retraite, vos fonds indiciels et votre pension sont manipulés par des personnes ayant accès à des secrets d’État, vous êtes du côté des perdants.

Les lois existent, et elles couvrent tout le monde au sein de l’exécutif, y compris le président. Les mécanismes d’application existent aussi, du moins en théorie. Mais les institutions chargées de traquer les fraudeurs ont été affaiblies au moment précis où elles sont le plus nécessaires. De plus, la nature anonyme des marchés prédictifs basés sur la cryptomonnaie rend le traçage des transactions exceptionnellement difficile. Comme l’a écrit le représentant Torres aux régulateurs, « les marchés financiers fonctionnent sur le principe que tous les participants opèrent sur un pied d’égalité. Lorsque des transactions de cette ampleur précèdent systématiquement des annonces géopolitiques majeures, l’apparence d’un avantage injuste menace de saper la confiance dans nos marchés et nos institutions ».

En réponse, une législation avance, lentement. Un groupe bipartisan a présenté à la Chambre le 25 mars le « PREDICT Act« , visant à interdire aux membres du Congrès, au président et aux membres de l’exécutif de négocier sur des marchés prédictifs liés à des événements politiques. Le sénateur démocrate Chris Murphy a de son côté introduit le « BETS OFF Act », qui interdirait aux plateformes comme Polymarket et Kalshi les paris sur les « actions gouvernementales, le terrorisme, la guerre, l’assassinat et les événements dont un individu connaît ou contrôle l’issue ». Pour l’heure, l’enquête de la CFTC se poursuit, sans qu’aucune charge n’ait été retenue. La leçon pour l’investisseur ordinaire est inconfortable : le jeu n’est pas toujours juste, les arbitres ne regardent pas toujours, et ceux qui font les règles sont parfois aussi ceux qui placent les paris.

Selon la source : cbsnews.com

Créé par des humains, assisté par IA.

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